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07/02/22 | 20 h 58 min par Libération

ARTE : DOCUMENTAIRE SUR LES OUÏGHOURS « Chine, le drame ouighour », un film de Romain Franklin et François Reinhardt, mardi à 20h50 sur Arte.

Documentaire sur les Ouïghours: au cœur de la machine criminelle de Xi Jinping

Dans une enquête édifiante diffusée mardi soir sur Arte, Romain Franklin et François Reinhardt donnent la parole à des survivants, des témoins et des experts pour expliquer les raisons de la persécution de la population du Xinjiang.

Un grand crime commis en dehors de toute guerre, de tout printemps révolutionnaire ou de rébellion indépendantiste. Les autorités chinoises sont lancées dans une opération de destruction du peuple et de la culture ouighoure dans le Xinjiang qui saisit par son ampleur, sa radicalité et son systématisme. Une machine répressive et concentrationnaire qui est en train «d’anéantir une ethnie entière», comme le résume une jeune Ouïghoure en ouverture du documentaire de Romain Franklin et François Reinhardt.

Ce sont ces «violences génocidaires» que les députés français, après d’autres parlementaires occidentaux, ont condamnées le 20 janvier, en enjoignant le gouvernement à prendre des dispositions pour faire cesser la situation. Arrestations, enfermement, rééducation, tortures, viols, stérilisations de force, séparation des familles, destruction de patrimoine… les actes ne laissent désormais aucun doute pour comprendre comment de la conception – avant même la naissance – jusqu’après la mort – la destruction des cimetières –, les Ouïghours sont visés, effacés.

L’intérêt de ce documentaire est de disséquer l’entreprise criminelle des dirigeants chinois. A la fois en détaillant les exactions perpétrées, mais également en racontant comment le projet a été découvert et en analysant les raisons d’une telle persécution de masse qui convoque les précédents communiste et nazis du XXe siècle. Et c’est bien cette triple approche qui fait de ce film une référence sur l’entreprise concentrationnaire et génocidaire pilotée par Xi Jinping.

«Réaliser le rêve chinois»

Romain Franklin et François Reinhardt donnent la parole à des survivants des camps. Face à la caméra, malgré les risques qu’ils encourent, ils sont encore ravagés par ce qu’ils ont enduré et vus : Omer Bekali, enchaîné et torturé pendant sept mois ; Qelbinur Sidik, recrutée pour donner des cours à des prisonniers enchaînés ; Tursunay Ziyawudum, violée et stérilisée de force.

Ils sont les victimes d’un projet ultranationaliste, d’une «Chine qui veut devenir riche et puissante», «réaliser la renaissance nationale, rendre le peuple heureux, montrer sa force», décrit le politologue Shen Dingli. «Ce rêve chinois est celui de Xi Jinping, de tous les Chinois et c’est aussi le mien.»

Dans l’ouest chinois, la région du Xinjiang est au cœur de ce projet. Grande comme trois fois la France, carrefour frontalier avec huit Etats, elle est indispensable au développement chinois. Riche en ressources naturelles, le Xinjiang produit 20% du coton mondial et est devenu un point de passage crucial pour les nouvelles routes de la soie mises en place par Xi Jinping depuis 2013. «Ce projet est vital pour Xi Jinping, pour l’économie du pays tout entier et la survie de la nation», fait remarquer Xia Ming, ancien cadre du Parti communiste chinois, aujourd’hui politologue aux Etats-Unis.

Composé de Ouïghours, «proches des peuples d’Asie centrale», rappelle l’anthropologue Sean Roberts, le Xinjiang a vu arriver les Hans de l’est. Cette migration mise en place dès 1944 et qui a également bouleversé le Tibet vise «à avaler les autres ethnies», reprend Xia Ming. Elle s’est accélérée sous Xi Jinping.

Un «long et douloureux traitement»

Mais ce «rêve chinois» qui devient la quête d’une hypothétique grandeur, se réalise en attaquant le socle de l’identité, de la culture et de la religion des populations et des minorités. Le Xinjiang – ou Turkestan oriental selon les Ouïghours – a été le théâtre d’émeutes contre l’occupation du territoire et la répression. En 2009, une manifestation dégénère et fait des centaines de morts des côtés hans et ouïghours dans la capitale Urumqi. En 2013, puis 2014, des attaques jihadistes sèment la panique et oblitèrent l’idée d’une harmonie entre les ethnies. Surtout, depuis la chute de l’URSS en 1991, le Parti communiste chinois (PCC) a la vive crainte d’une contagion indépendantiste qui a saisi les anciennes républiques soviétiques et d’une dislocation de son vaste empire rouge.

Arrivé au pouvoir en 2012, Xi déclare alors la guerre au «séparatisme, à l’extrémisme et au terrorisme». Il prend le contrepied de son père Xi Zhongxun, rescapé des purges de la révolution culturelle, qui s’était montré empathique et ouvert aux discussions avec les élites locales et les groupes non-hans dans les années 80. Les Ouïghours doivent devenir de «loyaux sujets du parti communiste ou disparaître» et le Xinjiang apparaît comme «la ligne de front du terrorisme», selon Xi. Le président chinois entend «frapper fort les ennemis du régime». Il dépêche au Xinjiang Chen Quanguo, ancien militaire et baron du PCC qui a mis en coupe réglée le Tibet. Xi Jinping promet un «long et douloureux traitement». Et utilisera «tous les outils de la dictature» pour y parvenir, comme le révèlent les Xinjiang papers, les 400 pages de documentation interne au PCC que le New York Times publie en 2019.

«Soigner le mal par le mal» l’opération de destruction est une implacable machine. Elle prend son envol avec des milliers d’arrestations en 2017, comme le découvre le journaliste Shoret Hoshur de Radio Free Asia. Elle se poursuit avec la construction de curieux «centres de formation professionnelle» que met au jour l’anthropologue allemand, spécialiste en politique publique, Adrian Zenz. Il se plonge dans des milliers de documents en ligne et tombe sur des appels d’offres pour des bâtiments qui devront être équipés de caméras sans angle mort, de fils barbelés, de hauts murs, de postes de polices armées… Un colossal réseau concentrationnaire qui compte entre 1 300 et 1 400 camps où sont internées au moins un million de personnes, selon Zenz. Les Ouïghours n’y sont pas exterminés, mais ils y sont torturés, rééduqués, affamés, violés.

«Semaine de l’unité ethnique»

«Le lavage de cerveaux pratiqué en Chine depuis les premiers jours du PCC doit rendre le peuple craintif et obéissant», rappelle le politologue Xia Ming. Bâtir l’homme nouveau, projet phare du monde communiste depuis le goulag soviétique jusqu’à la terreur khmère rouge, se poursuit dans les camps du Xinjiang. Faire de bons Chinois. «Seule l’unité nationale permettra à la Chine de devenir une véritable puissance mondiale», assure avec morgue, Hu Angang, conseiller du gouvernement chinois. «Vous devriez apprendre de la Chine pour voir comment ce pays va continuer de réussir», décoche-t-il à la caméra de Romain Franklin et François Reinhardt.

Le projet chinois est toujours en cours. Les naissances sont limitées, sinon arrêtées. Les manuels scolaires ont été nettoyés. La langue mandarin généralisée. Les mariages interethniques encouragés. L’assimilation forcée. Le système orwellien de vidéosurveillance parachève le contrôle total. Et au cas où le big brother chinois aurait des failles, les dirigeants chinois ont instauré la «semaine de l’unité ethnique» : chaque mois, les familles ouïghoures reçoivent la visite pendant plusieurs jours d’un Han qui vient vivre à domicile pour déceler toute action jugée suspicieuse ou séditieuse. Le piège est total. Et le crime sans fin.

Chine, le drame ouighour, un film de Romain Franklin et François Reinhardt, mardi à 20h50 sur Arte.