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10/02/22 | 20 h 33 min par JDD

Espionnage : comment la Chine s’est infiltrée au cœur de la DGSE

Espionnage : comment la Chine s’est infiltrée au coeur de la DGSE

Un livre à paraître mercredi dévoile la montée en puissance des services secrets chinois dans la guerre planétaire. Il révèle les détails d’une spectaculaire opération d’infiltration au cœur de la DGSE, via deux de ses anciens agents. Extraits exclusifs;

En cette mi-décembre 2017, l’atterrissage dans la grisaille zurichoise tranche avec la douceur tropicale que Pierre-Marie et Laurence viennent de quitter. Ce couple de retraités, incarnation de la bonne bourgeoisie catholique versaillaise, a séjourné une semaine dans un hôtel de luxe de Colombo, la capitale du Sri Lanka, magnifique petite île touristique située au sud de l’Inde. Après un vol de plus de dix heures, les deux sexagénaires ont maintenant retrouvé leur voiture et s’apprêtent à franchir la frontière entre la Suisse et la France.

Très vite, le ton monte entre Pierre-Marie et les douaniers français. Ces derniers tiquent en scrutant le contenu de la valise que tient à la main cet homme au crâne dégarni. Ils y découvrent 20.000 euros en liquide, soit le double de ce qui est légalement autorisé. Le butin est confisqué. Pierre-Marie s’emporte : « J’ai besoin de cet argent pour mes activités de consulting! » L’information, anodine à première vue, circule vite entre Ivry-sur-Seine, siège du renseignement douanier, et la caserne des Tourelles qui abrite la DGSE. Car ce paisible retraité franchissant la verdoyante frontière franco-suisse n’est pas ­n’importe qui, c’est un ancien espion qui a passé plus de trente ans de sa vie à la DGSE, qu’il a quittée deux ans auparavant pour prendre sa retraite.

Soumis au polygraphe

Surtout, ses anciens collègues le soupçonnent d’avoir pactisé avec l’étranger, en l’occurrence d’avoir collaboré avec les services secrets chinois. Quelques mois plus tôt, le patron de la DGSE, ­Bernard Bajolet, a saisi le procureur de la République de Paris, François Molins, au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale*. Une démarche rarissime alors que le sort des espions félons se règle traditionnellement en secret, à l’abri des regards. Pierre-Marie, ce père de famille et grand-père de 66 ans à l’apparence plus qu’honorable, pourrait n’être qu’un traître. La hantise de tous les services de renseignement.

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Avant d’être appréhendé par la justice, Pierre-Marie a déjà fait l’objet de plusieurs filatures et écoutes téléphoniques de la part de son ancienne maison. Il a même été convoqué, en 2016, boulevard Mortier, pour passer au détecteur de mensonges. Le fameux polygraphe est employé par les services de renseignement ou de police de plusieurs pays (États-Unis, Canada, Belgique, Israël, Chine…), mais il n’est véritablement utilisé par la DGSE que depuis une quinzaine d’années, essentiellement pour tester la fiabilité de ses sources. Sur le gril, bardé d’électrodes et d’un tensiomètre, Pierre-Marie fait face. L’épreuve de vérité du polygraphe n’en est pas vraiment une : l’ex-espion parvient à réguler son stress et sa sudation.

Des éléments accablants

À Paris, en ce mois de décembre 2017, juges et maîtres-espions sont sur le pied de guerre. La DGSE n’est plus à la manœuvre, au printemps elle a laissé la main aux « cousins » de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), chargée du contre-espionnage sur le sol français. Le 19 décembre 2017, c’est donc au siège de celle-ci, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), que l’ex-agent et son épouse sont interrogés. L’audition est un marathon, elle se prolonge pendant quatre-vingt-seize heures. Pierre-Marie fait au départ mine de ne pas comprendre ce qu’on lui reproche. « Mes activités de conseil me font beaucoup voyager » , répond-il aux enquêteurs.

En réalité, le retraité ignore que les deux services français ont découvert des éléments accablants. Pierre-Marie et son épouse ont ainsi bénéficié de versements suspects d’un montant de 200.000 euros. L’enquête a permis également de dessiner les contours de ce qui apparaît comme une trahison au long cours : durant une dizaine d’années, à raison d’une ou deux fois par an, le couple était invité à passer quelques jours dans un lieu paradisiaque (Thaïlande, Seychelles, île Maurice, Sri Lanka).

À cette occasion, Pierre-Marie rencontrait ses officiers traitants chinois, envoyés par le redoutable ministère de la Sécurité d’État (MSE), le Guoanbu, et leur transmettait des informations – dont les enquêteurs ne connaissent, au moment de cette audition, pas exactement la teneur. Le couple repartait ensuite avec une valise garnie de billets. Pour d’autres rendez-vous, notamment en Suisse ou en Belgique, Pierre-Marie se déplaçait seul et rencontrait, dans la rue ou dans des hôtels cossus, l’un de ses chaperons chinois, comme l’attestent des planches photographiques versées au dossier judiciaire.

Jeu du chat et de la souris

Au terme de ces quatre jours d’interrogatoires musclés, l’ex-agent a du mal à parer les éléments auxquels il est confronté. Le 22 décembre, il est mis en examen par la juge d’instruction antiterroriste Nathalie Poux. La liste des griefs est vertigineuse :  livraison d’information à une puissance étrangère », « atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation », « intelligence avec une puissance étrangère  ». Dans la foulée, Pierre-Marie est incarcéré à la prison de Fleury-Mérogis tandis que son épouse reste libre mais est placée sous contrôle judiciaire. […]

​En cette fin 2017, Pierre-Marie n’est pas le seul ancien agent de la DGSE à passer Noël sous les verrous. Alors qu’il rentre de Chine et se prépare à passer les fêtes à Cayenne, en Guyane, chez son fils, Henri, 70 ans, est arrêté à l’aéroport de Roissy et poursuivi des mêmes griefs que son ancien collègue. Militaire de carrière, ce colonel au regard torve a été brutalement évincé en 1998 de la DGSE qu’il représentait à Pékin en raison d’une histoire d’amour avec une interprète chinoise proche du Guoanbu.

Depuis, cet aventurier à l’ancienne, passionné de littérature, a été en quelque sorte l’âme damnée de son ancienne maison. Partageant son temps entre Versailles, Pékin ou la très stratégique île de ­Hainan où il avait monté un restaurant, l’ex-espion, patron dans les années 1990 de l’une des structures les plus secrètes de la « Boîte », s’était reconverti dans le business. Ses tribulations ont toujours suscité la méfiance de la DGSE, qui a tenté de le garder à l’œil, mais est finalement restée aveugle et sourde à la partition jouée en secret par son ex-agent. Ce jeu du chat et de la souris perdu par le service français représente un échec majeur.

160.000 euros de la part des services chinois

En décembre 2017, Henri est soupçonné par les enquêteurs d’avoir perçu au minimum 160.000 euros de la part des services chinois. Plus largement, il est présenté, par les différentes sources judiciaires et policières consultées par les auteurs, comme étant la cheville ouvrière de la trahison. C’est en effet lui qui a le premier collaboré avec les espions de Pékin, et a ensuite poussé son ex-collègue Pierre-Marie dans les bras du renseignement chinois. En 2016, il a lui aussi été soumis par la DGSE au détecteur de mensonges. Sans flancher. Un an plus tard, le 22 décembre, il est mis aux arrêts à la prison de Fresnes.

[Le procès s’ouvre, dans sa quasi-­intégralité à huis clos, le 6 juillet 2020.]

Aussi surprenant que cela puisse paraître c’est à un éloge appuyé du patriotisme que s’est livré Pierre-Marie durant l’audience. Répétant à plusieurs reprises qu’il avait en lui « l’honneur de la France », l’ex-espion a minoré l’importance des documents qu’il a transmis au Guoanbu. « Il avait le sentiment de trahir la DGSE mais pas la France  », confie un témoin de la scène.

Le sexagénaire, sans faire de mea culpa, a aussi accablé les dirigeants successifs d’un pays qui ne défend plus les « vraies valeurs ». « Pour lui, l’américanisation de la France la mène à sa perte », poursuit la même source. Défenseur d’une « certaine idée de la France », Pierre-Marie s’était présenté comme suppléant aux élections législatives de 2017 dans le bastion familial historique de Saône-et-Loire.

Il avait le sentiment de trahir la DGSE mais pas la France

À Chalon-sur-Saône, ville de naissance du célèbre espion Philippe Thyraud de Vosjoli, peut-être le seul officier français de renseignement à avoir fait défection aux États-Unis, il a formé un ticket avec la candidate Ghislaine Launay. Vieille routière des candidatures d’extrême droite, elle est l’épouse d’un ancien responsable du service d’ordre du Front national (FN) qui s’est illustré en accrochant un drapeau à croix gammée à la fenêtre de la permanence du parti.

Leur slogan de campagne : « Notre France agonise, patriotes sauvons-la! » L’aventure a toutefois viré à la bérézina, le duo qui représentait les couleurs du mouvement Souveraineté, identités et libertés (Siel), qui a longtemps évolué dans le giron du Rassemblement national, ayant obtenu 0,74% des suffrages exprimés, soit 305 voix.

Contacté par les auteurs, l’un des fils de Pierre-Marie, Guillaume, rédacteur dans un journal local à Versailles, décrit son père ainsi : « Papa a toujours servi la France dans tous ses engagements, religieux, politiques, idéologiques, familiaux, en vrai patriote amoureux de l’histoire et du combat des idées, et il a suscité par cette ferveur dans sa carrière autant d’amis d’esprit et de cœur que d’ennemis farouches. Il a un esprit de moine-guerrier, en quelque sorte, encore une fois en vrai combattant des idées. »

Nous avions besoin de cet argent pour maintenir notre rang

À l’audience, les avocats de l’ancien agent et de son épouse ont aussi tenté de démontrer que, très endetté, le couple n’avait que peu d’options. « Nous avions besoin de cet argent pour maintenir notre rang », s’est ainsi défendue Laurence. […]

Plus ouvert, Henri a, lui, exprimé des regrets devant les magistrats de la cour d’assises spéciale. « J’ai tout gâché, mais j’étais amoureux », a-t-il lâché tout en soutenant qu’il n’avait pas compromis d’agents de la DGSE. Le septuagénaire a aussi mis en avant qu’il avait besoin d’argent, notamment pour subvenir aux besoins de ses enfants, et qu’il n’avait guère d’autres choix que de collaborer avec le renseignement chinois.

[Le 10 juillet, le verdict tombe : Pierre-Marie H. et Henri M. sont condamnés respectivement à douze et huit ans de prison.]

Des pirates à l’assaut d’Airbus

​Branle-bas de combat dans le contre-espionnage français. En ce mois de décembre 2018, des agents de la DGSI et des experts de l’Anssi (le gendarme français de la cybersécurité) découvrent que les réseaux informatiques du spécialiste de l’ingénierie Expleo (ex-­Assystem, 15.000 salariés) ont été pénétrés par un mystérieux assaillant. En remontant le fil de l’attaque, la véritable proie apparaît rapidement. Le champion européen Airbus, dont Expleo est un gros fournisseur, a vu ses réseaux pénétrés via son sous-traitant. Cette offensive par rebond, sophistiquée, ciblait selon les enquêteurs des données de certification des avions Airbus.

L’agresseur est assez rapidement identifié : il s’agit d’un groupe de pirates connu sous le nom d’APT10. Il est considéré par les spécialistes comme étant un faux nez des services de ­renseignement chinois et notamment du Guoanbu. Et très actif en matière d’espionnage économique, comme le groupe APT41 – également proches des services chinois, ces hackers de haut vol sont l’un des bras armés de Pékin pour rattraper son retard dans certaines technologies clés.

C’est particulièrement vrai pour l’aéronautique puisque le futur moyen-courrier chinois, le C919, qui viendra concurrencer la gamme des Airbus A320 et Boeing 737, n’offre pas toutes les garanties nécessaires à sa certification. « Les ailes du C919, notamment le revêtement, ne sont pas encore au point, confie un expert du sujet. La Chine essaie donc de combler ce manque en mettant la main sur les données de certification des autres constructeurs​. »

Des salariés d’Airbus « tamponnés » à Hongkong

Quelques mois auparavant, c’est de l’autre côté de la Manche que Pékin s’était attaqué à l’avionneur européen. Au printemps 2018, les contre-espions britanniques du Centre for the Protection of ­National ­Infrastructure (CPNI) – agence rattachée au MI5, le célèbre service de renseignement intérieur du Royaume-Uni – repèrent d’étranges voyages à destination de la province chinoise du Jiangsu effectués par certains salariés d’Airbus des sites de Broughton (pays de Galles) et de Filton (Angleterre), où sont fabriquées les ailes des avions Airbus.

Invités à voyager en first class, puis hébergés dans des hôtels de luxe, ils participaient à des conférences de l’université aéronautique de Nankin. Selon le MI5, plusieurs d’entre eux auraient été « débriefés »  par les agents du ministère de la Sécurité d’État dans leurs hôtels.

Les éléments rapportés par les espions britanniques ont été tels que, début 2019, Airbus s’est séparé de quatre salariés accusés d’avoir transmis à la Chine des éléments de certification et des données sur le revêtement des ailes des avions du champion européen. Airbus n’a toutefois pas été le seul constructeur ciblé puisque Rolls-Royce et BAE Systems ont aussi été touchés.

Selon nos informations, en 2016, la DGSI et la DGSE ont également éventé une affaire. Un conseiller juridique français organisait des voyages culturels à Hongkong pour le compte de plusieurs cadres d’Airbus, lesquels se faisaient ensuite « tamponner », c’est-à-dire approcher, dans leurs hôtels par des agents du Guoanbu. Les sommes proposées par les espions chinois aux salariés de l’avionneur oscillaient entre 200.000 et 300.000 euros. Selon des sources concordantes, aucun n’a cédé à la tentation. […]

Suspicion sur des mariages

​La Chine déploie aussi sur le sol français d’autres stratagèmes pour parvenir à ses fins. [Dans un rapport de juillet 2018], le SGDSN a ainsi pointé du doigt le nombre accru de mariages entre des militaires basés en Bretagne et de jeunes Chinoises. Ce document mentionnait spécialement les approches répétées de la communauté locale de la défense par des étudiantes chinoises de l’université de Bretagne occidentale, basée à Brest.

L’information est ­d’autant plus cruciale que la Bretagne est une place forte du dispositif militaire français. Les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) français sont par exemple établis à l’île Longue, dans la rade de Brest. La DGA Maîtrise de l’information, qui est l’expert technique du ministère des Armées pour les systèmes d’information et de communication, est, elle, située à Bruz près de Rennes.

La région, qui accueille aussi un pôle d’excellence cyber ou l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, comprend également plus de quatre cents entreprises qui travaillent dans les secteurs de l’industrie de défense. « L’activisme de certaines étudiantes auprès de militaires ou d’ingénieurs nucléaires de l’École nationale ­supérieure de techniques avancées (Ensta), basée à Brest, est bien réel, confie un haut fonctionnaire. Le sujet est pris très au sérieux par l’État.  »

Le secteur privé est aussi touché par ce phénomène

Le secteur privé est aussi touché par ce phénomène. Selon nos informations, les mariages de trois ingénieurs de ­Dassault avec des jeunes femmes chinoises, entre 2014 et 2016, ont par exemple alerté nos services de renseignement. « À chaque fois cela concernait des hommes d’une cinquantaine d’années travaillant dans des bureaux d’études sensibles, indique un familier de l’avionneur. Cela ne veut pas dire que ce sont des espionnes, mais ces unions interpellent et nous amènent à être vigilants. »

En langage d’espions, cela signifie que les services gardent un œil attentif sur les tribulations de ces jeunes mariées. « Cela ne sert à rien de sonner le tocsin et d’arriver avec la cavalerie, mieux vaut découvrir ce qui se passe réellement  », confie un maître-espion.

Une autre affaire a attiré l’œil des services de renseignement français. Elle concerne un haut cadre du groupe EADS, ancien de cabinets ministériels de gauche. Habilité « secret-défense » , ce dernier entretenait une relation avec une séduisante Chinoise qui l’accompagnait lors de la plupart de ses déplacements. Une présence suspecte pour les « chaussettes à clous », le surnom donné aux membres de la Direction du renseignement et de la sécurité de défense (DRSD, ex-DPSD), qui mettent alors en garde le dirigeant français. Sourd à cet avertissement, celui-ci ne met pas fin à l’idylle. C’est la DGSE qui finit par lever le voile sur les sentiments de la jeune femme.

Celle-ci est prise la main dans le sac à Moscou en 2009 où séjourne le couple. Les espions français découvrent dans les affaires de la jeune Chinoise plusieurs documents techniques copiés appartenant à EADS. Ils établissent également qu’elle travaille pour les services secrets chinois. Quant au cadre français, il est invité à quitter le géant aéronautique malgré les bonnes relations qu’il entretient avec le directeur de l’époque, le Français Louis Gallois. Il fondera ensuite sa société de conseil, dont l’un des premiers clients sera… EADS.

Trahisons à la DGSE, Antoine Izambard et Franck Renaud, Stock, 254 pages, 20 euros (en librairies le 9 février).  

* Il impose l’obligation « pour toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire, dans l’exercice de leurs fonctions », de signaler les crimes ou délits dont ils ont connaissance.

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