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27/01/21 | 0 h 24 min par Patrice Moyon

Kaboul / Chine : vrais espions chinois et faux terroristes ouïghours

Kaboul sous tension ne sait plus qui se cache derrière des attentats non revendiqués. les services de sécurité afghans ont démantelé un réseau d’espionnage chinois. Ouest France

Pékin joue la carte des talibans contre les Américains et convoite des gisements considérés comme essentiels dans la transition énergétique. Quitte à créer de faux réseaux terroristes pour déstabiliser le gouvernement afghan et par ricochet les Américains. Dans ce quartier de Kaboul, la devanture ressemblait à celle des restaurants chinois qu’on trouve dans le monde entier. Accueil courtois et affairé. Serveurs prêts à répondre à toutes les commandes. Même les moins avouables. Mais le rideau tombé, c’est la poudre que les cuisiniers faisaient parler au milieu des sacs de riz et des sauces soja.

Un réseau d’espionnage

Dans le courant du mois de décembre, les services de sécurité afghans ont démantelé un réseau d’espionnage chinois. Constitué d’une dizaine de membres, il avait pour mission de monter une fausse antenne du mouvement ouïghour Etim (East Turkestan Movement) à qui des attentats auraient pu être attribués. Une façon de décrédibiliser la cause des Ouïghours qui font l’objet d’une répression féroce au Xinjiang, frontalier de l’Afghanistan. Une opération en eaux troubles conduite par Pékin en association avec le réseau terroriste Haqqani et les services secrets pakistanais.  Il faut s’allier avec. L’affaire a été révélée par le Hindoustan Times, un journal indien. Les autorités afghanes ont commencé par démentir. Cependant, les différents entretiens que nous avons pu conduire à Kaboul au début du mois de janvier confirment ce qui avait été publié en Inde. Cette affaire apporte surtout un éclairage sur la stratégie conduite par la Chine. Vingt ans après l’attentat des tours jumelles, alors que les troupes américaines quittent l’Afghanistan sur un échec après avoir englouti des milliards de dollars, Pékin est prêt à rafler la mise en s’appuyant sur les talibans et le Pakistan.

« L’Afghanistan est un pion »

 C’est le retour du grand jeu , soupire un diplomate afghan. L’expression remonte au XIXe siècle et renvoyait alors à la rivalité coloniale entre la Russie et le Royaume-Uni, avec l’Afghanistan en toile de fond.  On l’attribue à Arthur Conolly. Cet officier et écrivain fut l’un des premiers à franchir les chemins escarpés des montagnes entre l’Inde et l’Afghanistan. Sur le grand échiquier mondial, notre pays est un pion. Les intérêts américains, chinois, iraniens, russes, pakistanais s’y affrontent… Et on ne sait pas ce qui se passe en coulisses. 
Dans ce bras de fer où chacun avance masqué, tous les coups sont permis.  Toutes les manipulations aussi  ​, explique ce diplomate afghan qui préfère garder l’anonymat.  Regardez cette photo des espions chinois qui circule sur les réseaux sociaux. Elle est censée être une preuve. Mais elle a été prise en Asie du Sud-Est  , ajoute-t-il en plongeant dans la mémoire de son smartphone.

Le cerveau de l’opération

Qui croire ? Début janvier à Kaboul. Le soir vient de tomber sur la capitale, l’air sent le charbon et l’essence mal raffinée. Cette nuit encore, le thermomètre affichera entre huit et neuf degrés en dessous de zéro. Dans des abris de fortune, des dizaines de milliers d’Afghans chassés par la guerre frissonnent sous des toiles de tente, des amas de plastique et de couvertures. Une source haut placée auprès des services de sécurité accepte de nous recevoir dans une maison placée sous haute protection. Pas de photos, pas d’enregistrement. L’entretien se tient dans une pièce réchauffée par un bukhari, un petit poêle à bois afghan. Un nom émerge : Amrullah Saleh, ancien patron des services de renseignement et vice-président afghan.  Il peut être considéré comme le cerveau de cette opération , affirme notre interlocuteur.   [caption id="attachment_22700" align="aligncenter" width="630"] Amrullah Saleh, considéré comme le « cerveau » de l’opération de contre-espionnage face aux Chinois. | OUEST-FRANCE[/caption] C’est lui qu’il faut aller voir. Le feu vert est obtenu pour une interview consacrée à la politique afghane. L’entretien se déroule après le passage de multiples contrôles de sécurité. Depuis un an, deux attentats ont déjà failli le tuer. Partisan d’une ligne dure avec les talibans, engagé dans une lutte contre la corruption, le vice-président est devenu l’homme à abattre. Comme tous les jours, il est au travail depuis 4 h 30. Quand la question des espions chinois arrive sur la table, il hésite un instant, se racle la gorge.  Oui, des Chinois ont bien été arrêtés.  ​Des espions ?  Non.  ​Où sont-ils ?  Tous ont quitté l’Afghanistan. Et je ne sais pas où ils sont. Je n’ai pas vu les textes de leurs interrogatoires.  ​L’ancien patron des services de renseignement sait manier la langue de bois. Une autre source confirme qu’ils sont repartis à Pékin.  L’affaire a été résolue de façon… disons amicale , observe dans un sourire Abdullah Abdullah, responsable des négociations de paix qui se déroulent à Doha entre le gouvernement afghan et les talibans.

L’accès aux richesses

Dans cette affaire se joue aussi l’accès aux richesses minières afghanes. Après les travaux conduits par les Soviétiques, les Américains, dans un rapport de 2010 de l’UGSS (United States Geological Survey), ont confirmé le potentiel afghan. Terres rares, lithium, cobalt, niobium : des minéraux essentiels pour négocier la transition énergétique. En 2007, un premier contrat avait été signé avec la China Metallurgical Group Corporation et la Jiangxi Copper Company pour l’exploitation d’un gisement de cuivre considéré comme le deuxième plus riche au monde. Il est en cours de renégociation.  Les Chinois n’ont pas tenu leurs engagements , dénonce Amrullah Saleh. Le ton monte en coulisses. Et c’est aussi le modèle de développement de l’après-guerre qui se profile. Pékin voudrait avoir les mains libres et joue la carte des talibans.  La mine de cuivre de Mes Aynak est située sur un site archéologique majeur avec d’anciens monastères bouddhistes perchés sur des nids d’aigle. Mais ce secteur est aussi stratégique pour l’approvisionnement en eau de Kaboul qui en manque déjà »,​explique Philippe Marquis, responsable de la Dafa (Délégation française à l’archéologie en Afghanistan).]]>