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15/01/18 | 14 h 01 min par Ishaan Tharoor / traduction France Tibet

Quand le recul de Trump favorise l’inexorable essor de la Chine

 

Etrangement, la première étape du voyage en Chine du Président français Emmanuel Macron n’a pas été Pékin. Macron est arrivé par la ville de Xi’an en Chine Centrale, une ville bien connue tant pour sa tombe impériale remplie de guerriers d’argile que pour son rôle de portail historique de la Route de la Soie. Ce faisant, le président français a délibérément flatté la fibre passéiste des chinois.

« Notre relation est ancrée dans le temps et, à mon avis, elle est fondée sur la civilisation, au sens où la France et la Chine sont deux pays avec des cultures très différentes mais qui ont en commun une vocation universelle » a déclaré Macron aux media chinois.« Ce sont deux pays qui, malgré les distances, ont toujours eu à cœur de se rencontrer et de se reconnaître. C’est pour toutes ces raisons que je voulais entamer ma visite d’état en Chine par Xi’an – c’est une manière d’aller à la rencontre de la Chine ancienne. »

Macron a profité de cette occasion pour tendre la main à Pékin.« Ce que je suis venu vous dire, c’est que l’Europe est de retour, » a-t-il affirmé, stigmatisant le contraste entre le slogan nationaliste America first du Président Trump et l’ouverture de la Chine à d’autres interlocuteurs occidentaux. En retour, le Président chinois Xi Jinping a insisté sur son désir de “protéger le multilatéralisme″ et les fondements de l’économie mondiale.

Cette rhétorique est d’ores et déjà une illustration significative du chemin parcouru par la Chine. Depuis des décennies, le Parti Communiste au pouvoir a tempêté publiquement contre le siècle d’humiliation subi par la Chine au temps de la puissance coloniale de l’Europe, du milieu du XIXème siècle à celui du XXème. Le ressentiment à l’encontre des brimades et de la coercition, de l’asservissement et de la guerre, demeure un point crucial du nationalisme chinois.

Mais cette réthorique est surpassée par un autre roman national, plus affirmé et plus nationaliste, un récit basé sur la réaffirmation de la suprématie historique de la Chine. On prévoit qu’à la fin de la prochaine décennie, le P.N.B. de la Chine dépassera celui des Etats-Unis. Le pouvoir en place voit son ambitieux programme économique – avec des projets d’infrastructures à l’échelle du continent eurasiatique tels que Une Région, Une Route – comme un outil pour rendre à Pékin son rôle de leader économique sur le marché asiatique, rejetant dans l’ombre tout un réseau de petits états dépendants.

Edward Wong, anciennement responsable du bureau du New York Times a écrit « De tous les pouvoirs mondiaux qui ont dominé le XIXème siècle, seule la Chine est un empire redevenu jeune. Le Parti Communiste règne sur un territoire immense que les dirigeants ethniques Mandchous traditionnels de la dynastie Qing ont conquis grâce à la guerre et à la diplomatie. Et cette domination pourrait encore s’étendre : la Chine utilise ses forces armées pour tester son contrôle potentiel sur des frontières contestées, depuis la Mer de Chine jusqu’à l’Himalaya, tout en enflammant le nationalisme intérieur. »

Les critiques de la Chine voient la capacité de celle-ci à s’affirmer sur mer et ses manœuvres géopolitiques en Afrique et en Asie Centrale comme l’œuvre d’un état expansionniste, autoritaire et enclin aux démonstrations de force. Même Macron a exhorté Pékin à être juste alors que la Chine préside à la création de la nouvelle Route de la Soie du XXIème. Siècle. « Ces routes ne peuvent être celles d’une nouvelle hégémonie, qui transformerait les pays qu’elle traverse en des états vassaux, » a-t-il déclaré cette semaine.

Aucun penseur sérieux ne peut croire que la Chine est sur le point de supplanter les Etats-Unis en tant que première puissance mondiale. Mais l’ascension inexorable de la Chine a été considérée avec plus d’attention au moment où Trump affirmait un recul ostensible de l’Amérique, rognant ainsi sur un projet d’intégration économique de l’Asie mis en place sous le gouvernement Obama, et abordait Xi et la Chine au travers d’un agenda politique et d’impulsions hautement incohérents.

« Avec l’empreinte économique de la Chine qui s’exerce sur toute une zone Asie-Pacifique déjà très étendue, les pays de la région en arrivent de plus en plus à la conclusion que les Etats-Unis se résignent à une inutilité grandissante de leur influence sur l’économie asiatique, » a écrit l’ancien premier ministre australien Kevin Rudd le mois dernier. « Les institutions financières américaines conserveront, bien sûr, leur importance, tout comme la Silicon Valley, en tant que source d’innovation extraordinaire. Mais le modèle commercial, la direction des investissements et, de plus en plus, la nature des flux de capitaux inter-régionaux, dressent un tableau entièrement différent de l’avenir que celui qui avait prévalu dans l’Asie d’après-guerre »

Ceci n’est pas précisément une source de satisfaction pour les stratèges chinois. Tandis que les Etats-Unis, avec leur présence militaire considérable, consolidaient l’ordre régional dans le Pacifique, l’économie chinoise prospérait. Pékin n’est ni prête ni motivée pour prendre la place de Washington dans ce leadership mondial.

« Il semble que le point de vue de Trump soit : si la Chine peut bénéficier d’un tour gratuit, pourquoi pas nous ? Mais le problème, c’est que les Etats Unis sont trop grands. Si vous voyagez sans payer, le bus ne tiendra pas le coup, » a déclaré le doyen du Département de la Diplomatie à l’Université de Pékin Jia Qingguo à Evan Osnos, du New Yorker. « Il est possible que la meilleure solution pour la Chine soit d’aider les USA à conduire le bus. Le pire scénario serait que la Chine conduise le bus alors qu’elle n’y est pas prête. Cela lui coûterait trop cher et requerrait une expérience qu’elle n’a pas. »

« Je pense que Trump est le Gorbatchev de l’Amérique, » a déclaré Yan Xuetong, doyen de l’Institut des Relations Internationales Modernes de l’Université de Tsinghua à Osnos. Ce n’est pas un jugement indulgent, comme l’a expliqué le journaliste du New Yorker : « En Chine, on considère Mikhaïl Gorbatchev comme le leader qui mena un empire à sa perte. »

Mais il subsiste des craintes quant à ce qu’un empire chinois naissant signifie pour le monde, quelque soit le moment où il arrivera à maturité. Sous la gouvernance de Xi, l’espoir d’une libéralisation politique en Chine s’est évaporé ; l’espace dévolu à la société civile s’est réduit et les dirigeants chinois se sont attachés à fabriquer l’état sécuritaire le plus vaste et le plus technologiquement sophistiqué qu’on ait jamais vu. Le discours tout en rose de Xi sur des rêves communs et une destinée partagée cache une réalité bien plus sombre.

« Les citoyens de la Chine et du monde auront tout à gagner si la Chine s’avère être un empire dont le pouvoir est aussi bien fondé sur des idées, des valeurs et une culture que sur la puissance militaire et économique, » écrit M. Edward Wong du Times. « Le régime était plus éclairé sous le règne de ses dynasties les plus glorieuses. Mais en ce qui concerne le présent, le Parti Communiste exerce un pouvoir dur et coercitif, et cela pourrait bien être, au plan mondial, ce qui remplacera l’hégémonie libérale déclinante des Etats Unis. Ceci ne conduira pas à une vision grandiose de l’ordre mondial. Au contraire, ce qui nous guette, c’est un grand vide. »

 Par Ishaan Tharoor 11 janvier 2018

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