Le premier site d'actualit? sur le Tibet

www.tibet.fr

22/07/22 | 10 h 38 min par Elise Da Silva Griel

« S’ils font la nôtre, je vais faire la leur»

Open source

« S’ils font la nôtre, je vais faire la leur»: un Taïwanais dresse une carte des installations militaires chinoises

Joseph Wen réalise depuis plus d’un an une carte interactive recensant les bases de l’armée chinoise, utilisant exclusivement des informations disponibles librement sur Internet comme Wikipédia ou Google Maps.

Musicien à l’université, expert militaire sur son temps libre. A 23 ans, Joseph Wen, tout récemment diplômé d’une licence en composition musicale à Taiwan, a élaboré une carte interactive recensant les installations militaires chinoises. De Djibouti à la Mongolie intérieure, de Hongkong au Tibet, il a identifié plus de 1 700 bases aériennes, navales, casernes, terrains d’entraînement et autres sites de formation de l’Armée populaire de libération.

Depuis juin 2021, Joseph Wen œuvre à ce projet, utilisant exclusivement des informations disponibles librement sur Internet. «Je consulte Wikipédia, je lis des essais militaires. J’ai aussi placé de nombreux sites de l’armée chinoise simplement en regardant attentivement les images de Google maps», explique l’étudiant, contacté par Libération. Il a commencé par répertorier les infrastructures de l’armée de l’air et de la marine – richement documentés en ligne, avant de se pencher sur celles de l’armée de terre, plus secrètes.

L’idée d’un tel projet a germé en 2020. Elle a été inspirée par une vidéo intitulée «Simulation de combat de l’Armée populaire de libération attaquant Taiwan», diffusée par le magazine chinois spécialisé dans les navires, Jiànchuán zhīshì et d’une carte représentant le déploiement militaire de Taiwan. «J’ai pensé, s’ils font la nôtre, je vais faire la leur», se souvient Joseph Wen. Ces publications sont à l’image de l’hostilité entretenue par la Chine envers son voisin insulaire. Pékin considère toujours Taiwan comme une province rebelle inévitablement amenée à revenir dans son giron, par la force si nécessaire. Selon Ming-sho Ho, professeur affilié au département de sociologie de la National Taiwan University, «les Taiwanais vivent avec la menace chinoise depuis si longtemps qu’elle s’est normalisée, jusqu’à faire désormais partie de la vie quotidienne».

«Tout à fait raisonnable»

Toutefois, l’invasion russe en Ukraine, en février, a conféré aux velléités chinoises un caractère plus pressant et attisé l’intérêt de l’opinion publique pour les questions militaires. Depuis six mois, le livre Si la Chine attaque de Wang Li et Shen Boyang, est devenu un best-seller. Les formations aux premiers secours et à la survie ont gagné en popularité et le gouvernement envisage l’allongement du service militaire obligatoire, aujourd’hui fixé à quatre mois. «Les événements en Ukraine ont conduit la population, et les jeunes tout particulièrement, à s’engager pour être mieux préparés en cas d’agression chinoise», analyse Marcin Jerzewski, responsable de l’antenne Taiwanaise du think tank European Values Center for Security Policy. «Je pense que les jeunes Taiwanais considèrent que la défense nationale est cruciale pour eux. Ils ont le sentiment de devoir s’engager, cela change de ma génération», abonde Ming-sho Ho, 49 ans.

La carte de Joseph Wen, d’abord relativement confidentielle, reçoit un coup de projecteur majeur en juin, grâce à la participation de l’étudiant à une émission politique, et enregistre à ce jour plus d’un million de visites. «J’espère que mon travail permettra aux gens de mieux comprendre la situation actuelle de l’armée chinoise», commente le jeune homme. Bien que balbutiante, cette popularité lui a déjà valu des menaces venues de comptes anonymes favorables au Parti communiste chinois. «Je n’y prête pas attention. Mes parents s’inquiètent pour ma sécurité mais les lois chinoises ne s’appliquent pas à Taiwan donc j’estime que ce que je fais est tout à fait raisonnable», réagit-il.

S’il tente de proposer un contenu objectif, Joseph Wen reconnaît être en partie mû par un dessein patriotique. Une motivation symbolisée par des lieux, comme Tiananmen, en mémoire des victimes de la répression sanglante qui s’y est tenue en 1989. A l’attention des lecteurs de l’île, Joseph Wen adresse le message suivant en légende : «La menace du Parti communiste chinois et de son armée a toujours existé. Au cours des 73 dernières années, il n’a jamais renoncé à user de la force pour envahir Taiwan. […] La paix ne peut pas simplement reposer sur l’espoir que la Chine fasse preuve de bonne volonté. La sécurité doit être basée sur la force des militaires Taiwanais, la liberté n’appartient jamais à ceux qui baissent la tête. Cette carte sera mise à jour indéfiniment. Protégeons ensemble l’île de la démocratie et de la résilience.»

«Identité distincte»

L’initiative de Joseph Wen s’inscrit, selon Marcin Jerzewski, dans un mouvement plus large au sein de la jeunesse – l’affirmation de la particularité de l’identité Taiwanaise : «Ils en sont fiers et souhaitent la protéger.» Une tendance concomitante avec la démocratisation du pays amorcée à la fin des années 80. Ainsi, selon une étude menée par l’Election Study Center de l’université nationale de Chengchi, 17,6% des habitants de Taiwan se considéraient Taiwanais en 1992, contre 63,7% en juin 2022. A l’inverse, ils étaient 25,5% à s’identifier comme chinois en 1992 et ne sont plus que 2,4%. Le tiers restant se sent à la fois Taiwanais et chinois. Ils étaient 46,4% en 1992. Une analyse plus fine de ces résultats témoigne néanmoins d’un biais générationnel fort. «Parmi la population plus âgée il y a encore de nombreux soutiens du parti nationaliste. Ils s’identifient à la Chine, cultivent de bons souvenirs de jeunesse sur le continent et espèrent une amélioration des relations entre les deux rives du détroit de Formose. Les plus jeunes n’ont pas cette connexion à la Chine. Ils considèrent qu’ils ont une identité distincte et chaque provocation de Pékin accroît davantage la distance symbolique entre Taiwan et la Chine», détaille Marcin Jerzewski.

Passionné par les sujets militaires depuis le lycée, Joseph Wen se considère comme un amateur et a conscience des limites de sa carte. Selon Su Tzu-yun, chercheur à l’Institut de recherche sur la défense et la sécurité nationale de Taiwan, cité par le quotidien hongkongais South China Morning Post, la carte serait tout de même à 80% fiable. Il y aurait près de 10 000 installations militaires chinoises à travers le monde. L’étudiant compte bien poursuivre leur recensement tout en débutant un master en musique à la rentrée prochaine.