"La critique est-elle néfaste à l'unité ?" Les opinions de Woeser et de Lobsang Sangay
L'écrivain tibétaine Woeser, basée à Pékin, a émis une critique acerbe sur le futur de la démocratie tibétaine. Son article (disponible ici en français, NDT) s'inscrit dans une controverse qu'elle débuta avec le Kalon Tripa (Premier Ministre tibétain, NDT), Lobsang Sangay, qui a oublié à plusieurs reprises l'auto-immolation de 2009 à Libai dans la liste officielle et ce, malgré les nombreuses remarques.
On se demande encore si cette omission de M. Sangay en novembre 2011 est une simple erreur ou une décision politique. Cela n'a jamais été expliqué, mais le Kalon Tripa a maintenu sa position pendant plusieurs mois. Toutefois, sans aucun commentaire, en mars 2012, le gouvernement tibétain en exil a inclus Libai dans sa liste des immolations.
L'Avis de Woeser

L'auteur débute son article en décrivant l'illusion d'une « unité » qui ne tolère pas la critique des élus :
« Lorsque j'ai exprimé mon désaccord avec les représentants du gouvernement en exil, il en résulta hésitation et confusion alors que je ne faisais seulement que suggérer que pour le décompte des des immolations par le feu au Tibet, il était nécessaire de prendre en compte le premier suicide de ce genre qui eut lieu à Taïpeï en 2009. Certaines voix outre Tibet ont déclaré de manière confiante qu'en ces temps troublés tout le monde devait rester uni...; dans ces moments chacun devait renforcer l'autorité des leaders, et ne devait donc pas critiquer... »
Sa prochaine phrase est glaciale, elle rapproche cette demande tibétaine d' »unité » à un raisonnement issu d'un système autoritaire: « Ce genre de formules me sont beaucoup trop familières, moi qui vit sous un régime autoritaire, les autocrates utilisent un raisonnement fortement semblable en demandant à tous les membres de société de conserver « une volonté collective, une action collective et une discipline collective. »
Elle rejette ce relent autoritariste, argumentant que la critique est inhérente à la démocratie :
« Refuser cette critique (des élus), sans prendre en compte ses raisons et ses motivations, c'est remettre en cause la démocratie. Les démocraties expérimentées ne feront jamais référence à un nouvel élu comme à un « élu sacré » mais comme quelqu'un qui doit être surveillé. « Ne pas croire le président » est le point de départ de la philosophie démocratique, dompter le gouvernement et les élus est la tâche classique de la démocratie. Dans ce but, on doit, en priorité, croire au droit à la critique.
Ensuite, Woeser parle à nouveau de la démocratie tibétaine, elle soutient que la critique des élus par les citoyens est essentielle pour les aider à éviter les erreurs:
« En effet, nous (les Tibétains) sommes dans une situation difficile mais ce n'est pas une raison pour rejeter la critique, bien au contraire; nous avons besoin de la critique pour éviter à nos élus de faire des erreurs. Si la critique finit par détruire l'unité, ce serait aux élus de prendre leurs responsabilités pour cela, parce que tant qu'ils accepteront la critique, l'unité s'améliorera. »
Selon Woeser, la critique citoyenne est aussi importante que la faculté d'écoute des leaders. Sans citer nommément de leaders tibétains, Woeser émet une critique cinglante envers « l'arrogance » de tout élu qui sous-entend que la critique constructive porterait atteinte à « l'unité »:
« La manière d évaluer le niveau de démocratisation d'une société particulière consiste à observer l'attitude de ses leaders. Si ces derniers sont arrogants, vaniteux et dénoncent de façon arbitraire les idées et opinions différentes des leurs, cela signifie que ces leaders n'ont pas encore compris l'enjeu de la démocratie. Cela signifie également que la société n'a pas encore complètement donné le pouvoir au peuple.
Woeser finit en soulignant que le Gouvernement Tibétain en Exil devrait reconnaître, étant donné qu'il n'a pas été élu par la totalité des 6 millions de Tibétains, que sa légimité doit se construire sur « la communication et l'échange » avec les Tibétains du Tibet. Elle suggère que les les élus « montrent leur modestie, leur bienveillance et leur engagement actif » en « proposant aux Tibétains vivant au Tibet une véritable feuille de route, des méthodes pratiques et en jouant leur rôle de leaders avec efficacité. »
La Thèse de Lobsang Sangay

Tout tibétain ayant voté se souviendra que « l'unité » était l'un des 3 thèmes de la campagne électorale de L. Sangay : « Unité – Innovation - Autonomie ». Dans un discours inaugural du 8 août 2011 il approfondit en déclarant : « l'unité est primordiale et peut tout simplement pas être remise en question, c'est le pilier de notre mouvement. »
Opportunément, sa thèse de doctorat examinait les tensions entre « Unité » et démocratie en exil, dont parle avec tant de passion Woeser dans son article. Dans sa thèse, L. Sangay préfère la démocratie telle qu'opposée à l'unité. De façon emphatique il soutient que le mouvement pour la liberté des Tibétains a besoin de « liberté d'expression » et de « diversité » qui surpassent les valeurs « d'unité » et de discours « unique ». Cette thèse a pour titre : « Démocratie en Détresse: la politique de l'exil est-il un remède ?: étude du cas du gouvernement tibétain en exil ». Elle analyse le « paradoxe inhérent entre le but et la fonction des gouvernements en exil comme mouvement pour la liberté et processus de démocratisation. » Cette citation et les suivantes sont issues de la partie « Le Débat: Peut-il y avoir démocratie dans l'exil? »
L. Sangay relève: « les gouvernements en exil ont servi principalement comme des mouvements nationaux pour la liberté se concentrant vers le retour au pouvoir. Ils ont mis en exergue les valeurs « d' unité », « de discours commun » et « de leader unique » qui s'opposent aux principes démocratiques de « diversités », « parti d'opposition » et « liberté d'expression ».
Ensuite, L. Sangay demande : « La démocratie et les mouvements nationaux pour la liberté s'excluent-ils, sont-ils compatibles ? » Il rapporte l'avis de nombreux individus qu'il avait interviewé dont Tashi Wangdi, Sonam Togyal, Namgyal Wangdu et Chajoe Nawang Tenpa. Il en conclut que la démocratie, plutôt que l'unité forcée, devrait triompher :
« Le choix s'opère entre deux systèmes de gouvernement, le transparent (sic) et l'opaque. Comme pour l'histoire tibétaine, le système traditionnel féodal subissait aussi l'ingérence de la Chine, mais le peuple tibétain ne pouvait pas y faire grand chose. Il en résulte qu'une démocratie avec un penchant pour la transparence est mieux armé face aux défis d'un régime d'opposition.
« A l'inverse, un gouvernement en exil non démocratique pourrait devenir une organisation déconnectée du réelle, sans flexibilité, et pourrait devenir désuète à cause de sa stagnation et son manque d'engagement envers la diaspora tibétaine. Pire encore, le gouvernement féodal tu Tibet d'après 1959, s'il persévère et se réplique au Tibet, ne serait pas nécessairement bien accueilli par les Tibétains du Tibet (sic). Sans le soutien de son peuple, le gouvernement en exil pourrait perdre sa légimité et perdre le soutien de la communauté internationale. Par conséquent, une démarche transparente quant aux processus démocratiques : élection, liberté de parole, etc. fortifierait le gouvernement en exil. »
Les principes étudiés dans la thèse de l'étudiant Sangay sont curieusement en contradiction avec les déclarations récentes du politique Sangay au sujet de l'unité « primordiale ». Son opinion aurait-elle changé maintenant qu'il est la cible de la liberté d'expression ? Ce n'est pas clairement établi. Tout un chacun peut changer d'avis mais cela mériterait des explications. Toutefois, pour relativiser les attaques de l'écrivain tibétaine, celles-ci sont en accord avec la thèse de l'étudiant Sangay.
Conlusion
Nous croyons que l'article de Woeser tout comme la thèse de Lobsang Sangay sont justes dans leur attachement à la pluralité politique, la liberté d'expression et la nécessité que les élus écoutent leurs électeurs. Nous pensons que la démocratie s'enrichit (et dépend) d'un discours politique palpitant où les citoyens ont le droit de critiquer les élus et où ces derniers savent écouter.
Nous pensons également, d'un point de vue pragmatique, que la liberté de critiquer permet aux élus de ne pas faire d'erreur (comme le dit Woeser). Après tout, aucun politique n'est à l'abri d'une faute. Et même pour l'intérêt personnel du politique, qu'il accepte la critique montre qu'il est sûr, digne de confiance et démocrate.
Toute tentative d'étouffer le discours démocratique au nom de « l'unité » représente des idées à la fois anti-démocratiques et faisant fausse route sur un plan pratique. En revanche, le débat politique par les citoyens bien informés, tel que conçu dans la thèse de l'étudiant Sangay « renforcera et pérénisera le gouvernement en exil ». C'est le malheureux usage d'attaque « pro-unité », plutôt que la liberté d'expression, qui est véritablement capable d'entamer l'unité tibétaine. C'est la responsabilité de tout les Tibétains, y compris du Kalon Tripa, de désavouer vigoureusement de telles pratiques.
Traduction France-Tibet, G.L., le 20 juillet 2012
On se demande encore si cette omission de M. Sangay en novembre 2011 est une simple erreur ou une décision politique. Cela n'a jamais été expliqué, mais le Kalon Tripa a maintenu sa position pendant plusieurs mois. Toutefois, sans aucun commentaire, en mars 2012, le gouvernement tibétain en exil a inclus Libai dans sa liste des immolations.
L'Avis de Woeser

L'auteur débute son article en décrivant l'illusion d'une « unité » qui ne tolère pas la critique des élus :
« Lorsque j'ai exprimé mon désaccord avec les représentants du gouvernement en exil, il en résulta hésitation et confusion alors que je ne faisais seulement que suggérer que pour le décompte des des immolations par le feu au Tibet, il était nécessaire de prendre en compte le premier suicide de ce genre qui eut lieu à Taïpeï en 2009. Certaines voix outre Tibet ont déclaré de manière confiante qu'en ces temps troublés tout le monde devait rester uni...; dans ces moments chacun devait renforcer l'autorité des leaders, et ne devait donc pas critiquer... »
Sa prochaine phrase est glaciale, elle rapproche cette demande tibétaine d' »unité » à un raisonnement issu d'un système autoritaire: « Ce genre de formules me sont beaucoup trop familières, moi qui vit sous un régime autoritaire, les autocrates utilisent un raisonnement fortement semblable en demandant à tous les membres de société de conserver « une volonté collective, une action collective et une discipline collective. »
Elle rejette ce relent autoritariste, argumentant que la critique est inhérente à la démocratie :
« Refuser cette critique (des élus), sans prendre en compte ses raisons et ses motivations, c'est remettre en cause la démocratie. Les démocraties expérimentées ne feront jamais référence à un nouvel élu comme à un « élu sacré » mais comme quelqu'un qui doit être surveillé. « Ne pas croire le président » est le point de départ de la philosophie démocratique, dompter le gouvernement et les élus est la tâche classique de la démocratie. Dans ce but, on doit, en priorité, croire au droit à la critique.
Ensuite, Woeser parle à nouveau de la démocratie tibétaine, elle soutient que la critique des élus par les citoyens est essentielle pour les aider à éviter les erreurs:
« En effet, nous (les Tibétains) sommes dans une situation difficile mais ce n'est pas une raison pour rejeter la critique, bien au contraire; nous avons besoin de la critique pour éviter à nos élus de faire des erreurs. Si la critique finit par détruire l'unité, ce serait aux élus de prendre leurs responsabilités pour cela, parce que tant qu'ils accepteront la critique, l'unité s'améliorera. »
Selon Woeser, la critique citoyenne est aussi importante que la faculté d'écoute des leaders. Sans citer nommément de leaders tibétains, Woeser émet une critique cinglante envers « l'arrogance » de tout élu qui sous-entend que la critique constructive porterait atteinte à « l'unité »:
« La manière d évaluer le niveau de démocratisation d'une société particulière consiste à observer l'attitude de ses leaders. Si ces derniers sont arrogants, vaniteux et dénoncent de façon arbitraire les idées et opinions différentes des leurs, cela signifie que ces leaders n'ont pas encore compris l'enjeu de la démocratie. Cela signifie également que la société n'a pas encore complètement donné le pouvoir au peuple.
Woeser finit en soulignant que le Gouvernement Tibétain en Exil devrait reconnaître, étant donné qu'il n'a pas été élu par la totalité des 6 millions de Tibétains, que sa légimité doit se construire sur « la communication et l'échange » avec les Tibétains du Tibet. Elle suggère que les les élus « montrent leur modestie, leur bienveillance et leur engagement actif » en « proposant aux Tibétains vivant au Tibet une véritable feuille de route, des méthodes pratiques et en jouant leur rôle de leaders avec efficacité. »
La Thèse de Lobsang Sangay

Tout tibétain ayant voté se souviendra que « l'unité » était l'un des 3 thèmes de la campagne électorale de L. Sangay : « Unité – Innovation - Autonomie ». Dans un discours inaugural du 8 août 2011 il approfondit en déclarant : « l'unité est primordiale et peut tout simplement pas être remise en question, c'est le pilier de notre mouvement. »
Opportunément, sa thèse de doctorat examinait les tensions entre « Unité » et démocratie en exil, dont parle avec tant de passion Woeser dans son article. Dans sa thèse, L. Sangay préfère la démocratie telle qu'opposée à l'unité. De façon emphatique il soutient que le mouvement pour la liberté des Tibétains a besoin de « liberté d'expression » et de « diversité » qui surpassent les valeurs « d'unité » et de discours « unique ». Cette thèse a pour titre : « Démocratie en Détresse: la politique de l'exil est-il un remède ?: étude du cas du gouvernement tibétain en exil ». Elle analyse le « paradoxe inhérent entre le but et la fonction des gouvernements en exil comme mouvement pour la liberté et processus de démocratisation. » Cette citation et les suivantes sont issues de la partie « Le Débat: Peut-il y avoir démocratie dans l'exil? »
L. Sangay relève: « les gouvernements en exil ont servi principalement comme des mouvements nationaux pour la liberté se concentrant vers le retour au pouvoir. Ils ont mis en exergue les valeurs « d' unité », « de discours commun » et « de leader unique » qui s'opposent aux principes démocratiques de « diversités », « parti d'opposition » et « liberté d'expression ».
Ensuite, L. Sangay demande : « La démocratie et les mouvements nationaux pour la liberté s'excluent-ils, sont-ils compatibles ? » Il rapporte l'avis de nombreux individus qu'il avait interviewé dont Tashi Wangdi, Sonam Togyal, Namgyal Wangdu et Chajoe Nawang Tenpa. Il en conclut que la démocratie, plutôt que l'unité forcée, devrait triompher :
« Le choix s'opère entre deux systèmes de gouvernement, le transparent (sic) et l'opaque. Comme pour l'histoire tibétaine, le système traditionnel féodal subissait aussi l'ingérence de la Chine, mais le peuple tibétain ne pouvait pas y faire grand chose. Il en résulte qu'une démocratie avec un penchant pour la transparence est mieux armé face aux défis d'un régime d'opposition.
« A l'inverse, un gouvernement en exil non démocratique pourrait devenir une organisation déconnectée du réelle, sans flexibilité, et pourrait devenir désuète à cause de sa stagnation et son manque d'engagement envers la diaspora tibétaine. Pire encore, le gouvernement féodal tu Tibet d'après 1959, s'il persévère et se réplique au Tibet, ne serait pas nécessairement bien accueilli par les Tibétains du Tibet (sic). Sans le soutien de son peuple, le gouvernement en exil pourrait perdre sa légimité et perdre le soutien de la communauté internationale. Par conséquent, une démarche transparente quant aux processus démocratiques : élection, liberté de parole, etc. fortifierait le gouvernement en exil. »
Les principes étudiés dans la thèse de l'étudiant Sangay sont curieusement en contradiction avec les déclarations récentes du politique Sangay au sujet de l'unité « primordiale ». Son opinion aurait-elle changé maintenant qu'il est la cible de la liberté d'expression ? Ce n'est pas clairement établi. Tout un chacun peut changer d'avis mais cela mériterait des explications. Toutefois, pour relativiser les attaques de l'écrivain tibétaine, celles-ci sont en accord avec la thèse de l'étudiant Sangay.
Conlusion
Nous croyons que l'article de Woeser tout comme la thèse de Lobsang Sangay sont justes dans leur attachement à la pluralité politique, la liberté d'expression et la nécessité que les élus écoutent leurs électeurs. Nous pensons que la démocratie s'enrichit (et dépend) d'un discours politique palpitant où les citoyens ont le droit de critiquer les élus et où ces derniers savent écouter.
Nous pensons également, d'un point de vue pragmatique, que la liberté de critiquer permet aux élus de ne pas faire d'erreur (comme le dit Woeser). Après tout, aucun politique n'est à l'abri d'une faute. Et même pour l'intérêt personnel du politique, qu'il accepte la critique montre qu'il est sûr, digne de confiance et démocrate.
Toute tentative d'étouffer le discours démocratique au nom de « l'unité » représente des idées à la fois anti-démocratiques et faisant fausse route sur un plan pratique. En revanche, le débat politique par les citoyens bien informés, tel que conçu dans la thèse de l'étudiant Sangay « renforcera et pérénisera le gouvernement en exil ». C'est le malheureux usage d'attaque « pro-unité », plutôt que la liberté d'expression, qui est véritablement capable d'entamer l'unité tibétaine. C'est la responsabilité de tout les Tibétains, y compris du Kalon Tripa, de désavouer vigoureusement de telles pratiques.
Traduction France-Tibet, G.L., le 20 juillet 2012
Ajouter Commentaire
Ce billet est protégé. Il n'est pas possible de le commenter ni de voter pour lui.
