Le PCC, un régime paranoïaque


Il n’est pas facile de se mettre dans la peau d’un dictateur ! Encore moins d’imaginer les tourments qu’il doit vivre dans son angoisse de perdre le pouvoir… En effet, sauf quelques rares exceptions, la plupart des dictateurs ne sont pas parvenus au sommet de l’appareil du contrôle de l’Etat par la voie démocratique. Ils n’ont donc pas ou peu de légitimité pour poursuivre leur action. Certains observateurs ont déjà fort bien décrit les mouvements de balancier que le pouvoir chinois est obligé d’imprimer à sa politique pour ajuster les idéaux affichés aux exigences de la bonne marche du pays[i]. Les Chinois appellent cela « ouvrir un coup, fermer un coup ». Lorsque le Président Mao se sentait sûr de lui, il lançait son pays dans de grandes campagnes idéologiques, puis, lorsque ses excès menaçaient de plonger le pays dans la faillite, il redonnait un peu de marge de manœuvre à l’économie, et permettait à la population de respirer de nouveau.

Durant les périodes de fermeture, et pour relancer l’idéologie, rien n’était plus pratique que la désignation d’une cible à la vindicte populaire. Il s’agissait soit de secteurs de la population, comme les propriétaires fonciers, les anciens patrons d’entreprises capitalistes, les bourgeois, au début des années 1950. On visa par la suite les coupables de corruption, les fonctionnaires trop intéressés, puis, on passa en 1957 aux intellectuels en désignant quelques centaines de milliers d’intellectuels considérés comme des « droitiers » hostiles au système. A chaque tournant de ce tortueux parcours, la paranoïa nationale montait d’un cran. Il fallait à tout prix « élever le seuil de la vigilance », se préparer au combat contre l’ennemi intérieur, mais aussi contre l’ennemi extérieur. Celui-là changeait aussi en fonction des besoins. Il y eut longtemps l’Union Soviétique, avec, par intermittences, les Etats-Unis, et, en 1962 l’Inde puis, en 1979, le Vietnam. Mais ces crises paranoïaques se calmaient presque aussi vite qu’elles naissaient pour se réorienter vers de nouvelles cibles.

Cette vision agressive de l’environnement dans lequel les Chinois doivent se sentir plongés à chaque instant vise à leur faire oublier qu’il serait tout aussi possible de vaquer paisiblement à ses occupations, sans nécessairement voir des ennemis partout. Cela permet aussi au dictateur de maintenir la société en tension et de continuer à confisquer l’accès aux libertés fondamentales. Même si, en apparence, la Chine des années 2000 ne ressemble plus guère à celle de la période maoïste, en fait le pouvoir continue à tirer sur les mêmes ficelles. La récente condamnation de l’intellectuel réformiste modéré Liu Xiaobo à onze ans de prison n’est-elle pas justifiée par une « tentative de subversion de l’Etat » et, donc, par la désignation d’un traître au sein de la population ?

En 2008, c’est la France qui jouait le rôle de bouc émissaire parce qu’elle avait osé autoriser des manifestations réclamant les droits de l’Homme en Chine et au Tibet, lors du passage de la flamme olympique à Paris. Même si d’autres pays, comme l’Angleterre, les Etats-Unis, et même le Japon, avaient également exprimé leur condamnation des événements tragiques qui s’étaient produits à Lhassa le 14 mars 2008, la France dut subir une campagne de dénigrement particulièrement virulente. En effet la Chine , parvenue à un point inédit de son histoire, à la fois nouveau géant économique, mais avec à sa tête un pouvoir dictatorial, se trouvait à la croisée des chemins, hésitant sur la voie à suivre. Fallait-il maintenir le cap sur le développement économique en fermant les oreilles aux revendications émanant de la société qui réclamait plus de transparence, et plus d’équité ? Ou fallait-il ouvrir l’ère des réformes politiques au risque de perdre définitivement le pouvoir ? Les dirigeants chinois ont choisi la voie de la facilité en se servant des vieilles recettes, et en restant arc-boutés sur leurs privilèges.

En dénigrant le comportement des Français, ils envoyaient le message à leur population : « Regardez ces Français ! Ils prétendent défendre les droits de l’Homme, mais tout ce qu’ils souhaitent, c’est saboter la tenue des Jeux Olympiques à Pékin ! » En ridiculisant, puis en humiliant la « patrie des droits de l’homme », les médias en profitaient pour dénoncer l’hypocrisie des Français qui se montraient fort courtois lorsqu’ils venaient pour signer des contrats, et fort insolents lorsqu’ils recevaient le Dalai Lama… C’était sans doute oublier que, dans un système pluraliste, les événements peuvent parfois paraître fort contradictoires.

En 2009, les grossières campagnes de dénonciation contre le « menées séparatistes du Dalai Lama », puis les violences inter-ethniques qui se sont déroulées au Xinjiang le 5 juillet, ont montré que de nouveaux boucs émissaires risquaient d’être offerts à la vindicte populaire : les minorités ethniques allaient être représentées comme de dangereux terroristes, et rassembler les segments les plus nationalistes de la population Han. Nous sommes malheureusement dans cette nouvelle phase, qui permet, encore une fois, au pouvoir de justifier la violence, la répression, et l’utilisation de la censure.

Encore que, cette fois-ci, de nombreux indices semblent montrer que les Chinois ne sont plus aussi malléables. Tout d’abord, des centaines, des milliers d’intellectuels chinois, dans l’opposition dissidente, ou dans le système, ont pris la défense de Liu Xiaobo et ont protesté contre une peine que tout le monde trouve incompréhensible. Mais aussi, un sondage effectué par le journal officiel Huanqiu Shibao a révélé le 31 décembre 2009 que, lorsqu’on demandait aux Chinois quel était le pays ou la région qu’ils aimaient le mieux, ils ont répondu à la question en désignant les Etats-Unis en premier (13,1%) et la France en second (8,1 %). Cette réaction prouve que les citoyens chinois sont de plus en plus capables de faire la différence entre leur propre opinion, et les idées que la propagande tente de leur inculquer. De même, les pèlerins chinois qui se rendent à Dharamsala pour rencontrer le Dalaï Lama sont plus nombreux chaque année. Si ce processus s’accélère, l’année 2010 pourrait réserver de bonnes surprises à ceux qui attendent que sonne enfin l’heure de la liberté pour la Chine !

Marie Holzman,

[i] Voir l’article de Chen Yan à ce sujet dans Récits édifiants et curieux sur la Chine du XXIème siècle, réédité en 2008 par les éditions de l’Aube.
Communiqué par Marie Holzman, le 10 janvier.