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20/01/17 | 0 h 31 minpar MARC VIGNAUD
DAVOS : Le président chinois à Davos, un "merveilleux numéro d'illusionniste" selon Jacques Gravereau, auteur de "La Chine conquérante"
Pour Jacques Gravereau, auteur de « La Chine conquérante », le discours de Xi Jinping au Forum économique mondial est une simple « opération de communication ».
Jacques Gravereau, président d’honneur de l’Institut HEC Eurasia et auteur de La Chine conquérante, enquête sur une étrange superpuissance, à paraître jeudi, décrypte le discours de défense de la mondialisation tenu par le président chinois Xi Jinping au Forum économique mondial de Davos, mardi.
C’est la première fois qu’un président chinois vient à Davos. C’est donc un événement, d’autant que cela intervient pile la semaine de l’investiture de Donald Trump. Xi Jinping a été accueilli en superstar à Davos, aux côtés de dirigeants chinois comme le patron d’Alibaba. Il a fait un discours patelin, tout en rondeur, se posant comme un chantre de la mondialisation, affirmant qu’elle est irréversible, que la Chine adore le libre-échange et qu’elle est très favorable à l’accord de Paris sur le climat. Ce faisant, il peint la Chine comme une puissance stable, prévisible, ouverte, contrairement à l’Amérique de Donald Trump.Est-ce qu’il faut y croire ? On sait bien que la Chine n’est pas si ouverte que cela au libre-échange…
C’est un merveilleux numéro d’illusionniste, parce qu’à Davos, par nature, énormément de gens respectent les puissants : ils sont donc prêts à dire que Xi Jinping est un homme remarquable*. Tout le monde sait que le gouvernement traite de façon totalement différente ses champions nationaux et les entreprises étrangères. Le gouvernement chinois a signé le traité de l’Organisation mondiale du commerce en 2001, mais ne le respecte pas sur un très grand nombre de points. Des secteurs entiers sont fermés alors qu’ils devraient être ouverts, comme le secteur automobile. Un constructeur chinois peut racheter le suédois Volvo alors qu’aucune entreprise occidentale ne peut racheter un constructeur chinois puisqu’il faut une joint-venture possédée à 50 % par les Chinois. C’est la même chose dans les télécoms, les services, etc. Et sur les commandes publiques, la Chine n’est ouverte qu’en théorie. En pratique, elle est irrémédiablement fermée. Son discours ne trompe donc aucun spécialiste, mais si ça peut faire passer une image positive du pays chez le bon peuple…
C’est aussi pour mieux marquer le contraste avec le discours de fermeture de Donald Trump ?
Très clairement. Tump a déjà signifié que dès son arrivée au pouvoir, il s’en prendrait aux « vilains Chinois », allait imposer des surtaxes. Tout le monde a peur d’une guerre commerciale avec la Chine. Reste à savoir si c’est une simple position tactique de Trump pour être plus fort dans les futures négociations ou s’il va vraiment opérer une bascule stratégique des États-Unis. C’est la grande question qui va nous occuper en 2017.
LIRE aussi Nicolas Baverez – Tempête sur le PacifiquePar ce discours, la Chine cherche-t-elle à se défausser de toute responsabilité en cas de guerre commerciale avec les États-Unis ?
Ce n’est rien de plus qu’une opération de relations publiques ! Xi Xinping présente la Chine en pays sérieux, aimable, pôle de stabilité par rapport à des Américains agités qui pourraient mener à une guerre commerciale. Il prévient que personne n’en sortira vainqueur, ce qui est sans doute exact. Il ajoute que toute fermeture aux échanges de capitaux et de biens est impossible et irait à rebours de l’histoire. La Chine se pose en leader mondial quasi moral.
LIRE aussi Baverez – La Chine hors la loiCette volonté de participer davantage à l’ordre mondial, de coopérer dans les institutions internationales, n’est-elle pas authentique ?
Non, la Chine a un poids important dans le monde grâce à ses 1,4 milliard d’habitants et ses 11 000 milliards de dollars PIB, un niveau juste en dessous de celui des États-Unis. Elle veut donc jouer selon ses propres règles sur la scène mondiale. C’est ce qu’elle fait en mer de Chine en bétonnant des petits atolls qui n’appartiennent à personne pour revendiquer leur propriété ainsi que celle de l’espace maritime.
LIRE aussi Comment Pékin transforme des récifs en bases militairesQuand Xi Jinping dit qu’il faut mieux réguler la mondialisation, combattre les inégalités, mieux répartir les gains entre le capital et le travail, c’est aussi de la communication ?
Oui, c’est un discours moral, qui ne mange pas de pain.
Vous dites dans votre livre que la Chine est une « étrange puissance, étrangère à nos modes de pensée ». Que voulez-vous dire par là ?
Nous, les Occidentaux, nous avons créé les Nations unies sur l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité entre les peuples, avec des règles de droit communes. Demandez à un Chinois ce que veut dire la liberté, ou la démocratie, sa réponse n’aura rien à voir avec la nôtre. Le dialogue culturel est donc très difficile. Leur conception des contrats, par exemple, n’est pas du tout la même que la nôtre. Je le dis d’autant plus facilement que j’enseigne en Chine à des responsables. Ils ne conçoivent pas que le reste du monde puisse ne pas penser comme eux.
À écouter le discours de Xi Jinping, on pourrait pourtant penser qu’il endosse les règles du jeu définies par les Occidentaux, légitime les institutions nées dans l’après-Seconde Guerre mondiale…
Évidemment, il fait passer l’idée que personne ne lave plus blanc que lui. Mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient.
Quand il dit que la Chine va réduire sa suproduction, notamment dans l’acier, n’est-ce pas un gage vis-à-vis des Européens ?
Elle est bien obligée de le faire ! Sa production d’acier atteint 600 millions de tonnes alors que le deuxième producteur mondial en produit 120 millions ! C’est aussi le cas dans le ciment, le verre, l’acier, le charbon, etc., car toutes les entreprises d’État travaillent à perte en raison du ralentissement de la croissance. Il faut garder en tête que l’activité est passée de 10 % dans les années 2000 à 6,5 %. Ils ont déjà mis 700 000 personnes au chômage dans l’acier et le charbon l’année dernière et 600 000 en 2015. Ce n’est donc absolument pas une concession aux Européens qui se plaignent de leur acier bradé.
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Modifié le – Publié le | Le Point.fr
* Note de la rédaction de France Tibet :
Il suffit pour s’en convaincre s’il le fallait de lire les premières impressions relevées dans la presse chinoise.
DAVOS / Xi Jinping : Un discours en majesté, une presse en ordre de bataille.Le discours de Xi Jinping à Davos reçoit un traitement que la presse chinoise réserve aux événements exceptionnels. Les unes de la presse officielle, nationale comme provinciale, lui sont entièrement consacrées, paraphrasant en chœur le Quotidien du peuple. Pas de commentaires, mais une reprise en boucle du discours du président, en intégralité.
Mais si le quotidien s’en tient à son style guindé et factuel habituel, l’ampleur du traitement donné à l’événement est en lui-même une célébration de sa nouvelle stature internationale – pas d’éditoriaux ni de commentaires. Le reste de la page est aussi consacrée au voyage de Xi, avec ses rencontres avec le roi de Belgique et le président ukrainien.
L’organe du PCC ayant donné le ton, celui de la Ligue de la jeunesse, le Zhongguo Qingnian Bao, n’est pas en reste. Il choisit de mettre l’accent sur le “nouveau modèle de croissance économique mondiale”.
“Par son discours, Xi Jinping montre comment la Chine prend ses responsabilités”, écrit à sa suite le quotidien officiel pékinois Huanqiu Shibao.“Le développement de la Chine est une chance pour le monde, une guerre commerciale serait néfaste pour les deux parties”, affirme le quotidien, avant de se lancer dans une revue de presse mondiale des réactions au discours du dirigeant chinois.
Le protectionnisme : une “chambre noire”
À Canton, le quotidien du Parti de la province du Guangdong suit le mouvement. “Le développement de la Chine est une chance pour le monde”, titre le Nanfang Ribao, avant de consacrer plusieurs pages intérieures à l’événement, et de reprendre le discours de Xi Jinping en intégralité.
“Le commerce mondial ne doit pas être accusé de tous les malheurs du monde”, lui répond en écho le South China Morning Post. Le quotidien hongkongais, qui publie la traduction intégrale en anglais du discours, met en exergue cette citation du dirigeant chinois : “Ceux qui poussent au protectionnisme s’enferment eux-mêmes dans une chambre noire. Ils échappent à la pluie et aux nuages, mais manquent d’air et de lumière.”
Image: Le président chinois Xi Jinping pendant son allocution au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, le 17 janvier 2017. Ruben Sprich/REUTERS