
« Liu Xia – La force silencieuse «
Je vous propose pour prolonger votre visite, d’entendre, dans ses images, l’écho de ses poèmes et inversement, de voir dans ses poèmes le reflet ou le souvenir de ses images… Vous reconnaîtrez, au fil du montage, quelques-uns des textes que j’ai déjà traduits et vous en découvrirez d’autres.
L’exposition « La Force Silencieuse de Liu Xia » s’ouvre sur une image complexe. Superposant les pictogrammes de l’écriture chinoise la plus ancienne, dessins épurés des objets qu’ils désignaient, et le cliché d’une poupée aux yeux grands-ouverts, elle nous donne une clef de lecture. Elle nous invite à entendre les mots du poète à travers les objets photographiés et à restituer aux images poétiques la matérialité des choses qui les ont inspirées.
A l’évidence, cette image a valeur de manifeste. « J’habite le corps des poupées Qui n’en finissent pas de se suicider dans mes cauchemars », écrivait Liu Xia en 1999.
Cette poupée aux yeux rieurs, cette poupée qui tire la langue et dont l’image est oblitérée par un texte antique, c’est elle, elle dont les mots se heurtent aux sortilèges du pouvoir.
Comme les étudiants du mouvement démocratique et moderniste du 4 Mai 1919, dont se réclamaient ceux de Tian’Anmen en 1989, Liu Xia revendique une langue neuve pour des idées neuves. « Je suis fatiguée des mots rouges que je vois sur mon corps, écrivait-elle en septembre 2016, je suis fatiguée de ma cage, mon amour, je suis fatiguée »
Les livres qui peuplent ses étagères appartiennent à tous les horizons, comme les auteurs qui peuplent ses poèmes, Kafka, Marguerite Duras, l’Américain Raymond Carver…
Liu Xia a l’âme d’un oiseau en cage qui rêve en vain du ciel. Telles ses poupées enveloppées de plastique, elle est privée de son élément naturel, l’air libre des grands espaces et de la mer, par une épouvantable marâtre qui pourrait bien être le Parti… Car les enfants chinois l’apprennent très tôt à l’école, le Parti doit leur tenir lieu de père et mère.
Symbole de l’oppression d’un peuple infantilisé par la dictature communiste, ces poupées bâillonnées de plastique évoquent aussi un souvenir intime de Liu Xia, celui de sa redoutable belle-mère :
La première fois que je suis venue chez vous, écrivait-elle en 2001,
La maison était pleine de films et de sacs-plastique
Canapé, matelas, tapis, radiateurs, tiroirs
Et même la planche-à-découper et même la bouilloire
Tout était recouvert de plastique
Je suffoquais.
Vous aviez l’air bien seule dans votre maison de plastique
Seule mais fière
Comme une reine en son royaume…
De l’intime au politique, la conséquence est bonne. Ces poupées, que Liu Xia appelait ses « vilains bébés », ce sont bien sûr les enfants qui auraient pu naître de son amour pour Liu Xiaobo dans une Chine libérée de la dictature mais les fruits se flétrissent inexorablement quand on assassine le printemps :
Dans tes yeux s’envole un oiseau, écrivait-elle en 1997,
Des fruits restés verts pendent aux branches d’un arbre défeuillé
Depuis ce jour-là, ils refusent de mûrir à l’automne.
Telles les Piétas anciennes, telles les Femmes au tombeau drapées de leur voile noir, Liu Xia n’en finit pas de pleurer les enfants de Tian’Anmen, tombés sous les balles, écrasés par les chars, enfermés derrière les barbelés du laogaï après les massacres. Leurs âmes errantes hantent à jamais ses cauchemars, comme elle l’écrivait dans Nuit, le 4 juin de la même année :
Ces yeux-là, ils reviendront ce soir
Ces fantômes, ils reviendront ce soir
Ils prendront des poses de stèles funéraires
A ces heures-là, ils m’empoignent le cœur
Tous les spectres, tous les yeux
Se rassembleront autour de la flamme de cette bougie
Pour dialoguer en silence avec moi.
Tel Saint-Christophe portant l’enfant Jésus sur son épaule, Liu Xiaobo était un passeur, un passeur de vérité et de liberté, un passeur de lumière. Au risque d’être « avalée par l’obscurité qui file entre ses doigts », Liu Xia « se bat contre le néant » avec le cri déchirant de ses poèmes et la force silencieuse de ses images :
Quand on vit avec des poupées, partout s’impose la force du silence.
Je me dois de protéger ces petits êtres fragiles
Comme si c’était notre vie même que je protégeais.
du 10 au 28 janvier 2018,
Photographies
L’œuvre de Liu Xia revient à Boulogne-Billancourt.
INFOS PRATIQUES
Pour plus d’ informations, consulter la page actualités de notre site www.tibet.fr

