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13/05/16 | 12 h 09 min par CATHERINE GOLLIAU

« LE BOUDDHISME TIBÉTAIN » / Le Point : Interview de Katia Buffetrille sur la sinisation des toponymes tibétains : Le Point en ligne

toponymes

Panneau de signalisation en chinois, tibétain et anglais qui montre bien la différence de taille des caractères. © Katia Buffetrille

Pour Katia Buffetrille, c’est aussi dans la langue, et même dans les panneaux indicateurs, que s’observe le pouvoir de la Chine sur le Tibet. Interview.

Le Point.fr : Vous êtes une anthropologue qui fréquentez le Tibetdepuis 1985. En quoi a-t-il évolué ?

Katia Buffetrille : La politique chinoise vise à assimiler la population tibétaine à la population chinoise Han sur tous les plans. Cette sinisation est en marche, mais la résilience des Tibétains est forte et des pans de leur culture restent toujours vivants.

Peut-on vraiment évaluer la « colonisation » chinoise au Tibet ?

Oui. Mais, avant, entendons-nous sur ce que recouvre le Tibet. Pour les Chinois, cela correspond seulement à la Région autonome du Tibet, où la population tibétaine est inférieure en nombre à celle des régions est (Kham) et nord-est (Amdo). Quand je parle du Tibet, je désigne l’ensemble du plateau tibétain, dont la superficie représente un quart de la Chine, et est habité par six millions de Tibétains. Le nombre de Chinois Hans qui sont installés au Tibet n’est pas connu, notamment parce qu’un grand nombre d’entre eux n’entrent pas dans les statistiques officielles : les militaires, les marchands dont beaucoup viennent faire du commerce pendant la période touristique, de mars à novembre, puis repartent chez eux, les prostituées – on comptait pas moins de 600 bordels à Lhassa en 1999 -, etc. Or, même s’ils ne sont pas pris en compte dans les statistiques, ces gens jouent un rôle important dans la sinisation du Tibet.

Concrètement, comme se manifeste cette sinisation ?

De multiples façons. Les Tibétains sont marginalisés dans leur propre pays, notamment parce qu’ils ne parlent pas bien le mandarin ni ne l’écrivent, et parce qu’ils n’ont pas les relations qui permettent de faire une belle carrière. La sinisation s’exprime aussi dans les noms et les toponymes. Cela a commencé sous Mao. Le Jokhang, le temple où se trouve la statue du Bouddha la plus sacrée du Tibet, avait été renommé « Pension de famille numéro cinq » ; le palais d’été des dalaï-lama, le Norbulingka, était devenu le « Parc du peuple ».  Aujourd’hui, les changements ne sont pas aussi radicaux. Les noms tibétains sont conservés mais sinisés. Ainsi, un Tibétain appelé Tashi, prénom très courant au Tibet, dont le sens est « Bonne fortune », devient Zhaxi en chinois, ce qui ne veut rien dire dans une langue comme dans l’autre. Le prénom Drölma, nom tibétain de la déesse Tara, devient Zhuoma. La montagne Kawakarpo, qui signifie « Neige blanche » apparaît, dorénavant sur les panneaux comme Kawagebo, etc. En supprimant le sens des mots, on enlève leur essence : aux toponymes tibétains sont associées des histoires, une tradition que la sinisation supprime. Autre exemple : sur les panneaux de signalisation, le tibétain est toujours écrit en caractères plus petits que le chinois.

 

Cette montagne sacrée du Tibet central s’appelle Tsibri (Tib. Rtsib ri) qui veut dire la « Montagne en formes de côtes », à cause de sa forme. Sans la prononciation, cela ne signifie plus rien. © Katia Buffetrille

Mais cela est-il lié finalement au fait que pour les Chinois, la Chine est l’empire du Milieu, le centre du monde et donc de la civilisation ?

Les Chinois considèrent, c’est vrai, le Tibet comme un pays peuplé d’arriérés et de barbares auxquels il faut apporter la civilisation. Ils y investissent beaucoup d’argent et attendent des Tibétains qu’ils montrent une grande reconnaissance en oubliant que la plupart des travaux réalisés ne profitent pas à ces derniers. Le Tibet est devenu une destination exotique pour les touristes chinois et on observe un processus de folklorisation de la culture tibétaine. Ainsi, la ville de Gyalthang, dans le Kham, la région orientale, vivait de la production forestière. En 1998, celle-ci a été interdite après que des experts ont établi que la déforestation était responsable des inondations du fleuve Yangtze. Il fallait donc trouver une autre source de revenus. Les autorités locales ont lancé un concours pour savoir où se trouvait Shangrila, un paradis mythique sorti de l’imagination de l’écrivain britannique James Hilton qui l’a inventé dans son best-seller Horizon perdu, paru en 1933. Gyalthang a gagné le concours. La ville a été transformée en un Disneyland tibétain pour touristes chinois en manque d’exotisme et son nom même disparaît progressivement au profit de celui de Shangrila.

La religion est-elle profondément transformée ?

Oui, d’autant que les moines bouddhistes qui restent nombreux au Tibet ont toujours été aux avant-gardes des protestations. Le contrôle exercé sur les monastères récalcitrants est particulièrement sévère : forces de sécurité, caméras, espions déguisés en moines. Les monastères dociles, eux, bénéficient de gros moyens financiers. Les religieux ne peuvent plus voyager sans un permis délivré par les départements de gestion des affaires religieuses des comtés et les restrictions pour se rendre à Lhassa sont très contraignantes. Les comités qui gèrent les monastères ne sont plus élus par les moines, mais composés de fonctionnaires venus de l’extérieur et choisis par le pouvoir. Celui-ci tente aussi de contrôler le processus de réincarnation des chefs religieux afin d’avoir ensuite la main sur celui du futur dalaï-lama alors que le hiérarque est profondément vénéré par tous les Tibétains.

 


Le Point Référence « Le bouddhisme tibétain » est en vente en kiosque.

Katia Buffetrille est tibétologue, ingénieur de recherche à l’École Pratique des Hautes Études et directrice de la Revue des Etudes mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines. Elle est l’auteur, entre autres, de « Le Tibet est-il chinois? » (avec Anne-Marie Blondeau, Albin Michel, 2001)