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28/08/26 | 8 h 29 min par Rangzen

La Gauche, le Tibet et l’impérialisme colonial chinois

La Gauche et le Tibet

Depuis des années, la gauche a su reconnaître le colonialisme partout où il se manifeste, sauf, semble-t-il, lorsqu’il s’agit de la Chine comme puissance coloniale. Le Tibet n’est plus, pour une partie de la gauche, une cause anticoloniale ; c’est devenu un angle mort. Ce texte tente de comprendre pourquoi, et ce que ce silence dit de nos propres principes.

J’aurais préféré ne pas avoir à écrire ce texte.

Non pas que le Tibet me soit indifférent. Mais parce que les crises urgentes ne manquent pas pour requérir notre attention.

La crise climatique n’est plus un avertissement pour l’avenir : elle est notre présent. L’Europe voit monter l’extrême droite, la Russie poursuit sa guerre contre l’Ukraine, le Moyen-Orient demeure prisonnier de cycles de violence, et la Chine se fait chaque jour plus autoritaire tout en se présentant comme une alternative stable à la démocratie libérale. La démocratie elle-même semble de plus en plus fragile.

Alors non, je n’ai pas particulièrement envie de rouvrir, une fois de plus, le débat sur le Tibet et la gauche.

Et pourtant, nous y voilà.

Depuis des années, j’observe les progressistes parler avec passion et avec raison, du colonialisme, des droits des peuples autochtones, de la justice raciale et de la décolonisation. Ces débats comptent. Ils représentent l’une des plus grandes forces morales de la gauche.

Mais dès que le Tibet entre dans la conversation, le vocabulaire change soudain.

Le colonialisme devient « développement ». L’assimilation forcée devient « modernisation ». La surveillance de masse devient « stabilité ». Les pensionnats deviennent « éducation ». L’occupation militaire devient « libération ». La destruction d’une langue devient « intégration nationale ».

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La même tradition politique qui reconnaît instinctivement les structures coloniales presque partout ailleurs peine soudain à les reconnaître lorsque la puissance coloniale se trouve être la Chine.

Cela devrait tous nous mettre mal à l’aise.

Et puis il existe un courant de plus en plus influent, souvent qualifié de campisme. Il réduit la politique internationale à deux camps opposés : l’Occident mené par les États-Unis, et ceux qui lui résistent. Une fois le monde observé à travers ce prisme, la question morale centrale n’est plus de savoir si l’oppression existe, mais qui la commet.

Après l’Irak, l’Afghanistan, la Libye et des décennies d’interventions occidentales, ce réflexe est compréhensible. Le scepticisme envers les récits officiels occidentaux peut être sain. Mais se méfier d’un empire ne signifie pas devoir en excuser un autre, et ne saurait devenir une présomption d’innocence à l’égard de Pékin.

Ce schéma se concrétise dans les discours tenus, depuis deux décennies, par certains courants de la gauche française : que le Tibet n’a jamais vraiment été envahi ; que les moines qui protestent ne sont que des « bons à rien » ; que la vision du Tibet portée par le Dalaï Lama reviendrait à amputer la Chine d’un quart de son territoire et à expulser cent millions de personnes. La charge de la preuve historique repose tout entière sur les dépossédés, plutôt que sur l’État qui a annexé ce territoire.

On peut reconnaître que l’ancien Tibet était inégalitaire. Les historiens continuent de débattre de la nature de la société tibétaine avant 1950.

Rien de tout cela ne répond à la question qui compte aujourd’hui.

Cela n’explique pas pourquoi près d’un million d’enfants tibétains, parfois âgés de seulement quatre ans, ont été placés dans des pensionnats coloniaux où le mandarin remplace de plus en plus le tibétain comme langue d’enseignement ; pourquoi l’endoctrinement idéologique imprègne les écoles ; pourquoi les monastères restent sous étroite surveillance politique ; ni pourquoi les communautés nomades continuent d’être déplacées au nom du développement et de la sécurité nationale. Ces politiques sont documentées par des experts de l’ONU, des chercheurs indépendants et des organisations internationales de défense des droits humains.

L’histoire ne saurait devenir un permis permanent de domination coloniale. S’il en était ainsi, pratiquement tous les empires de l’histoire pourraient justifier leurs conquêtes.

Depuis 2009, plus de 170 Tibétains se sont immolés par le feu en signe de protestation politique. Le 2 juillet 2026, Lobga Rangzen est devenu le 171ᵉ en s’immolant devant le siège des Nations unies, à New York. Pour beaucoup, une seule immolation est déjà presque impossible à concevoir. Pour les Tibétains, elle représente la limite ultime de la résistance non violente : un acte final qui ne vise pas à détruire autrui, mais à l’éveiller. Leurs dernières déclarations appelaient invariablement au retour du Dalaï Lama, à la liberté du Tibet, et à la préservation de la langue, de la religion et de la culture tibétaines. Face à l’érosion systématique de leur identité, ils ont refusé de répondre à la violence par la violence. Je me demande parfois si ce refus même n’a pas rendu leur souffrance plus facile à ignorer pour le monde.

Il y a une dignité silencieuse dans la manière dont les Tibétains portent le poids de trois générations d’occupation et d’exil. Cette dignité est souvent confondue avec de la résignation. Elle n’en est rien. C’est la résilience discrète d’un peuple qui a enduré des pertes considérables sans jamais renoncer ni à son identité, ni à sa conviction que la justice peut se poursuivre sans haine.

J’entends parfois dire que le Tibet, tout simplement, n’est pas la priorité.

Bien sûr, il existe des crises plus vastes.

Il y en a toujours eu.

Martin Luther King Jr. disait qu’« il est toujours temps de faire ce qui est juste ». Cela vaut non seulement pour les luttes que nous reconnaissons instinctivement, mais aussi pour celles que nous avons appris à ignorer.

Le plus triste, peut-être, est que je ne crois pas que la majorité des gens de la gauche européenne éprouvent de l’hostilité envers les Tibétains. Je pense que beaucoup ont simplement cessé de les voir, parce que la lutte tibétaine ne s’inscrit plus confortablement dans un cadre idéologique où le colonialisme est censé avoir un visage occidental et l’impérialisme parler une langue européenne. Ici, la puissance colonisatrice est la Chine : un État qui se définit lui-même comme socialiste et qui reprend le vocabulaire de l’anti-impérialisme et de la solidarité postcoloniale. Il en résulte une dissonance cognitive inconfortable, que l’on résout trop souvent non par la remise en question, mais par le silence.

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Rien de tout cela ne demande à quiconque de se soucier moins de la Palestine, de l’Ukraine, des Ouïghours, de Hong Kong ou des démocrates chinois en exil. Ces causes ne sont pas en concurrence. Elles se renforcent mutuellement.

Si l’anticolonialisme ne s’applique que lorsqu’il est politiquement commode, alors ce n’est pas vraiment de l’anticolonialisme.

Si la solidarité dépend de l’identité de l’empire plutôt que de la condition des opprimés, alors ce n’est pas vraiment de la solidarité.

Dans des moments comme celui-ci, le silence n’est jamais neutre : c’est un choix. L’histoire a l’habitude de poser des questions gênantes bien après que les débats politiques d’aujourd’hui se sont éteints.

Je soupçonne qu’un jour, elle en posera une, très simple, à la gauche européenne : Quand tout un peuple résistait, sous les yeux du monde, à l’effacement systématique de sa langue, de sa culture et de son identité : où étiez-vous ?