Analyse :
Yves Tiberghien, qui dirige l’Institut de Recherches sur l’Asie de l’université de Colombie Britannique au Canada, pense que la reconstruction du Népal dans les années à venir sera marquée par la tension et la concurrence entre les deux puissances régionales (Wally Santana/AP) « A l’issue de la reconstruction, l’un ou l’autre aura gagné un avantage relatif par rapport à l’autre, que ce soit la Chine ou l’Inde; l’Inde va-t-elle montrer qu’elle a la capacité d’aider à la reconstruction de son voisin, et elle aussi s’occuper des infrastructures ? Ou bien assisterons-nous à la démonstration de la suprématie chinoise en matière d’infrastructure ? » Le Népal se trouve sur la ligne de fracture entre l’Inde et la Chine. La petite nation himalayenne est à cheval sur l’endroit où la plaque tectonique du sous-continent indien passe sous celle de l’Eurasie, et ce sont les forces accumulées par ce processus qui ont été libérées lors du tremblement de terre qui a ravagé le Népal la semaine dernière et tué près de 5 800 personnes dans la capitale ou les villages éloignés. Mais le Népal se trouve également embrouillé entre l’Inde et la Chine au sens géopolitique. Comme la chaine himalayenne elle-même, le Népal est coincé entre les deux géants qui, déjà depuis les temps de Mao et de Nerhu professent des idéologies concurrentes sur la façon de mener les parties les plus pauvres du continent asiatique vers le développement économique et politique. Personne n’a été surpris que les équipes de secours indiennes et chinoises soient les premières à atterrir à Kathmandu, signes d’un nouvel épisode de la lutte historique pour la domination de ce petit pays himalayen qui les sépare, comme pour la frontière encore disputée entre la l’Inde et la Chine au Tibet, frontière qui fut l’objet de vifs affrontements en 1962 entre les armées indiennes et chinoises. « C’est un exemple parfait de la rivalité qui oppose les deux nations sur une frontière de 2000 Km de long » explique Joseph Caron, qui a été ambassadeur du Canada en Chine et Haut-Commissaire en Inde, une fonction qui comprend celle de représentant du Canada au Népal et au Bhutan. « C’est un match intéressant que celui entre l’Inde et la Chine ; et dans la situation actuelle, je suis certain que les autorités népalaises profitent bien des deux » La Chine et l’Inde, qui ont débarqué des tonnes de secours d’urgence ces derniers jours, sont au premier plan des pensées de l’élite dirigeante népalaise, élite qui a un intérêt évident à jouer les deux voisins l’un contre l’autre. Cette élite, après tout, a été déstabilisée par le massacre de la famille royale en 2001, et se retrouve dans une situation d’après-conflit depuis la fin de l’insurrection Maoiste en 2006. Ces dirigeants, qui n’ont pas pu se mettre d’accord sur une nouvelle constitution depuis que la monarchie a été renversée en 2008, régissent un état faible, d’une faible capacité de réponse aux catastrophes, d’après Michael Hunt, de l’Ecole des Etudes Orientales et Africaines de Londres. Le Népal a refusé l’offre de Taiwan d’envoyer une équipe de recherche et sauvetage peu de temps après le tremblement de terre, probablement par peur d’irriter la Chine ; les forces de sécurité népalaises répriment fréquemment les manifestations des quelques 20 000 réfugiés tibétains ; ces derniers redoutent l’influence grandissante de la Chine au Népal, une influence qui d’après M. Caron n’est pas des plus subtiles. Une grande partie des réfugiés qui traversent la frontière entre le Tibet et le Népal sont maintenant re-dirigés vers l’Inde, qui abrite le Dalaï Lama et le gouvernement tibétain en exil, à la consternation des autorités chinoises. L’Inde ne voit pas le Népal comme une autre nation à majorité hindouiste comme elle, mais bien comme une partie intégrante de sa sphère d’influence en Asie du Sud – un élément important de la politique étrangère du premier ministre indien Narendra Modi étant de relancer les liens culturels et économiques avec les voisins de l’Inde réunis au sein du SAARC (Association des pays de l’Asie du Sud pour la Coopération Régionale) Immédiatement après le tremblement de terre, M. Modi a exprimé le soutien de l’Inde au Népal sur Twitter, -on dit que c’est lui qui a appris la nouvelle au premier ministre Népalais qui était alors en voyage. « L’Inde a longtemps fait preuve d’une attitude paternaliste envers le Népal, c’est l’Inde qui a aidé les parties à se mettre d’accord sur le traité de paix de Delhi qui a mis fin à l’insurrection maoïste. » remarque le Pr. Hutt. “Jusqu’à présent, Modi a très bien joué; la perception de l’opinion, c’est qu’il est un ami du Népal, ce qui a été apprécié, mais il est clair qu’il y a des arrière-pensées stratégiques» Il y a aussi un raisonnement de politique intérieure pour l’Inde, pas seulement parce que les Indiens se sentent des affinités avec les Népalais, mais parce que les fervents nationalistes Hindous qui soutiennent le parti de M. Modi, le Bharatiya Janata, sont enthousiastes pour des raisons religieuses. Plusieurs jusqu’au-boutistes Hindous ont applaudi sur Twitter l’assistance indienne aux Hindous du Népal, car cette aide pourrait contrebalancer celle des groupes chrétiens ou des missionnaires qu’on suspecte fréquemment de vouloir convertir les Hindous les plus pauvres ou de basse caste. Les années passées, la Chine a tenté de rivaliser avec cette influence ; elle a plus de ressources financières que l’Inde et a elle multiplié les dépenses d’aide bilatérale et les projets d’infrastructure au Népal, qui est la voie d’accès au Tibet la plus accessible. La Chine s’est pressée d’envoyer du matériel et des équipes de secours au Népal après le tremblement de terre.India and China’s geopolitics at play amidst Nepal’s ruins
VANCOUVER — The Globe and Mail
Last updated Thursday, Apr. 30 2015, 11:52 PM EDT
Villagers move about their destroyed village, near the epicenter of Saturday’s massive earthquake, in the Gorkha District of Nepal, Thursday, April 30, 2015. Yves Tiberghien, who heads the University of British Columbia’s Institute of Asian Research, said there will be tension and competition between the two regional powers over the next few years of reconstruction in Nepal. (Wally Santana/AP)

