L’administration française complice de l’effacement de l’identité tibétaine voulu par la Chine ?
C’est la question que l’on peut se poser soixante-quinze ans après l’invasion chinoise du Tibet et soixante-six ans, jour pour jour, après la révolte tibétaine de 1959 qui avait abouti à la fuite en Inde du Dalaï Lama.
Depuis cette 1959, les Tibétains luttent pour que leur cause ne soit pas oubliée. Leur objectif : se battre pour que le nom Tibet ne disparaisse pas, notamment des musées comme cela est le cas au Musée Guimet à Paris, et pour enfin que l’administration française accepte de les considérer comme tibétains et pas comme chinois.
En France, cet effacement aurait commencé il y a une vingtaine d’années, notamment à l’OFPRA. C’est à ce moment-là que l’organisme chargé d’accueillir les réfugiés décide de reconnaitre les Tibétains qui arrivaient en France non plus comme Tibétains mais comme Chinois. Pseyang est arrivée dans notre pays il y a trente-trois ans. En tant que réfugiée tibétaine, elle a longtemps servi de traductrice pour les nouveaux arrivants dans cet organisme avant de rendre son tablier. Elle se souvient de cette bascule qui aurait eu lieu autour des années 2000 :
« Moi, je suis arrivée en France il y a 33 ans. Je suis venue avec un titre de voyage délivré reconnu par le gouvernement indien, et avec ce titre de voyage j’ai fait la demande pour être réfugié tibétain, et j’ai été acceptée comme réfugiée tibétaine. Après les années 2002 – 2005, les Tibétains qui sont venus dans la même situation sont devenus Chinois. »
Des accusations qui se vérifient dans les faits. Voici Dawao, ce n’est pas son vrai nom, car comme souvent avec les réfugiés, les craintes pour la famille restée au Tibet obligent à la prudence. Intimidations, arrestations pour les proches ne sont pas rares. Dawao est en France depuis plus de vingt ans. Il a obtenu sa naturalisation en 2007 et il explique qu’il a décidé de ne garder que la nationalité française car sinon l’administration de notre pays l’aurait considéré comme Chinois et non pas comme Tibétain :
« J’ai dû beaucoup discuter avec la préfecture, et cette dernière m’a dit que le Tibet n’existe pas sur la carte. Donc veux-tu garder la nationalité chinoise et avoir deux nationalités, chinoise et française ? Et moi, j’ai dit, mais qu’est-ce que je vais faire avec la nationalité chinoise, c’est très insultant pour moi. »
Ténam n’a pas fait ce choix d’être citoyen français au cœur tibétain. Il a vu le jour l’année du lapin, qui correspond à 1975. Ténam est né en Inde où ses parents ont fui à la fin des années 60. Il faut dire que son père était dans la résistance qui soutenait le Dalaï Lama en exil. Ténam a fait un autre choix que celui de devenir français. Il est apatride mais il faut dire qu’il dispose d’un trésor particulier, une carte de résident ou apparait le mot Tibétain :
« Je sais que beaucoup de mes compatriotes Tibétains sont obligés d’accepter d’être classifiés comme réfugiés chinois, et moi, je suis peut être l’un des rares tibétains avec une carte de résident qui mentionne que ma nationalité est tibétaine. C’est pour cela que je garde cela précieusement et que je n’ai pas demandé la nationalité française… »
Tibétain reconnu comme tibétain, on peut estimer que sur les 10 à 15 000 qui vient en France, si l’on prend en compte la dernière génération née dans notre pays et qui possède la nationalité française, ils ne sont pas nombreux à pouvoir le revendiquer. Et pourtant certains sont vraiment arrivés en tant que Tibétain à Paris. C’est le cas de Ugen. Lui et une vingtaine d’enfants ont été accueillis en France avec la complicité du Dalaï Lama et du Général de Gaulles. Il faut préciser qu’à l’époque, notre pays n’avait pas encore reconnu la Chine populaire. Nous sommes le 19 octobre 1962.
« J’avais à peu près 6 ans, et le Dalaï Lama avait 27 ans et le Président de Gaulle avait 72 ans. Je suis arrivé en tant que Tibétain. Et la France nous a accueilli, même fait plus que nous accueillir, elle nous a adopté comme pupille de la nation française. »
Dans ce contexte, comment expliquer qu’il soit si difficile pour les tibétains de prouver leur existence d’autant que les spécialistes date du VIIe siècle l’écriture tibétaine, à laquelle on peut ajouter plus tard le fait que le Tibet a frappé monnaie, a eu un drapeau, qu’il a même disposé de passeports dans les années 40. Mais le Tibet aurait commis une erreur, celle de ne pas adopter les critères occidentaux, notamment à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lors de la création de l’ONU. C’est en tout cas ce que suggère la tibétologue Françoise Robin :
« Pour le Tibet, on parle d’indépendance de facto, parce que comme il n’y a pas eu de déclaration d’indépendance à l’échelle internationale de la part des tibétains qui n’étaient pas tellement au courant en fait, de la manière dont tout cela se mettait en place dans le monde. Les Tibétains n’ont pas exprimés une volonté d’être considérés comme indépendant selon des normes qui ont été fixées plus ou moins par l’Occident. »
Et c’est peut-être ce flou qui a permis à l’administration française de changer sa doctrine et de rayer à son tour le Tibet de la carte du monde. Tous expliquent que si tel est le cas, c’est certainement pour ne pas déplaire à la dictature chinoise. L’OFPRA en tout cas ne souhaite pas s’exprimer sur le sujet pour expliquer la position française. L’organise qui accueille les réfugiés signale juste que 2 000 demandes d’asile provenant de Tibétains ont été présentées l’année dernière en France.
Des manifestations ont eu lieu partout dans le monde ce 10 mars, notamment à Paris, pour ne pas oublier cet anniversaire et pour tenter de sensibiliser à la cause tibétaine.


