Retour en Ukraine…
Cela se passera ici et maintenant, dans la douleur, la solitude, le vertige qui seuls enfantent les révolutions. Ou cela ne se passera jamais et nous finirons en serpillères à oligarques et tyrans.
La trahison américaine rend les choses plus claires que jamais: l’Ukraine sera le berceau ou le cercueil de cette puissance européenne libre et souveraine pour laquelle je me bats depuis que je suis en âge de lutter. Dans ce train qui me ramène à Kyiv, toutes ces années passées à essayer d’alerter sur la menace que faisait planer le fascisme poutinien sur la paix et la sécurité de l’Europe me reviennent à l’esprit….
Je revois ces centaines de milliers d’Ukrainiens sur la place Maïdan lors de mes premiers pas à Kyiv au début de la Révolution Orange. Puis je revis ces années géorgiennes – de la guerre de 2008 à la défaite de 2012 – durant lesquelles j’ai tout fait pour empêcher des dirigeants occidentaux indignes de balancer une nation amie sous le bus poutinien. Je retrouve, sur Maïdan à nouveau, en 2014, les étudiants de la fac de philo de Kyiv bravant la mort un drapeau européen dans la main…
Les visages de mes amis assassinés comme Anna ou emprisonnés comme Misha surgissent au cœur de la nuit. Je vois leurs sourires, j’entends leurs rires. Et je me souviens de leur tristesse face à l’incrédulité ou l’hostilité de leurs interlocuteurs occidentaux qui ne voulaient pas entendre ce qu’ils disaient, voir ce qu’ils montraient, comprendre ce qu’ils expliquaient. Combien de fois ai-je observé ce vague à l’âme dans les yeux d’Ukrainiens ou de Géorgiens parlant à des Français, des Américains ou des Allemands?
Je vois aussi Fanfan et Glucks, mes parents qui m’accompagnent partout depuis qu’ils ont cessé d’être quelque part. En Ukraine, ils sont plus présents qu’ailleurs encore. Je vois leur regard doux se poser sur moi, je sens leur tristesse là aussi, devant l’abjection américaine, la solitude ukrainienne, la faiblesse européenne… Je ressens en moi – physiquement, de manière aiguë – les frustrations réfléchies de l’un et la colère incandescente de l’autre.
Je sais, dans ce train, que je suis là où je dois être, mais qu’il faudra être tellement plus. Je me suis engagé en politique précisément pour cela, parce que je savais que cela arriverait. Et qu’il était impensable de compter sur les élites politiques existantes pour tenir tête lorsque viendrait ce moment sans échappatoire, ce moment de vérité qui exige de nous de parler clair et de trancher, de lester ses mots du poids des morts embrassés et d’agir comme si sa vie en dépendait.
J’ai une admiration sans borne pour l’héroïsme des Ukrainiens et le courage de leur Président, mais nous ne devons pas aider l’Ukraine simplement par solidarité pour une nation martyrisée dont le seul crime est de vouloir vivre libre. Nous devons aider l’Ukraine parce que c’est notre intérêt vital de le faire. Parce que Poutine ne s’arrêtera pas au Donbass ou à la Crimée. Parce qu’il attaque nos démocraties depuis de longues années déjà. Parce que nos services de sécurité alertent sur sa volonté de porter la guerre sur le sol de l’Union européenne et de l’OTAN avant 2029. Il ne s’agit pas d’internationalisme naïf, mais du soucis égoïste de notre sécurité et de notre liberté.
C’est notre destin à nous, Européens qui se joue ici, en Ukraine. C’est pour nos nations, pour nos enfants, pour nous-mêmes que nous n’avons pas le droit d’être faibles et de perdre en Ukraine.
Slava Ukraini! Vive l’Europe!

