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02/07/25 | 20 h 34 min par Pierre Antoine Donnet

Le musée Guimet assigné en justice pour « effacement » du Tibet

Le Cabinet d’avocats William Bourdon a assigné en justice le musée Guimet mercredi 2 juillet pour sa politique manifeste « d’effacement du Tibet » dans ses collections d’art tibétain avec pour contexte le fait patent d’être instrumentalisé par la Chine dont il est devenu un relais de propagande.

Quatre associations tibétaines de France, l’Association étudiants pour un Tibet Libre, l’association Communauté Tibétaine France et ses amis, l’association France-Tibet et l’association Lion des Neiges Mont-Blanc, avaient déposé plainte en mars dernier, estimant que le musée Guimet expose sa collection d’art tibétain de façon trompeuse, en rupture totale de sa mission qui est de présenter avec une rigueur scientifique l’histoire et la culture d’un pays.

Or, malgré les nombreuses manifestations de Tibétains devant les locaux de ce musée de même que les protestations documentées d’experts de l’histoire du Tibet, le musée Guimet n’a rien changé dans sa nouvelle signalétique ou dans ses expositions qui persistent à effacer le mot « Tibet » remplacé notamment par le terme « Monde himalayen. »

Dans un recours de trente pages déposé mercredi, le cabinet d’avocats souligne qu’aux termes des missions du musée Guimet, il lui appartient « de présenter au public, en les situant dans leur perspective historique, les œuvres représentatives des arts de l’Asie […] de favoriser la connaissance de leurs collections […] d’assurer l’étude scientifique de ses collections. »

Or, « depuis le mois de février 2024, l’appellation « Tibet » (également contenue dans l’expression « Art du Tibet ») employée dans certains cartels d’expositions, noms des salles, brochures, panneaux informatifs et sur le site internet du Musée Guimet (notamment dans les catégories des collections) a été remplacée par l’appellation « Monde himalayen » ou « Art tibétain, » relève ce document.

« Ainsi, la salle « Népal-Tibet » de l’exposition permanente a été renommée « Monde himalayen » et certains cartels d’exposition présentent des objets et pièces d’art comme étant de l’ « Art tibétain » alors qu’auparavant ces cartels indiquaient « Tibet » ou « Art du Tibet », parfois avec la provenance comme « Tibet oriental » ou « Tibet occidental. »

Le recours cite la tibétologue Katia Buffetrille pour qui la suppression du mot « Tibet » participe à l’effacement du Tibet souhaité par la République populaire de Chine : « L’emploi des appellations « monde himalayen » ou « Tubo » en lieu et place lieu de Tibet et empire tibétain participe bien à l’effacement du Tibet, un nom honni des autorités chinoises puisqu’il renvoie à un pays et à un peuple totalement distincts sur les plans culturel, linguistique, religieux, des Han, l’ethnie majoritaire à 92 % en République populaire de Chine. »

Comment le musée Guimet dilue l’héritage culturel du Tibet

Le cabinet Bourdon souligne également que « outre de diluer l’héritage culturel tibétain, la disparition du mot « Tibet » a aussi pour conséquence de semer la confusion quant à l’origine géographique des œuvres exposées. » Il apparaît ainsi qu’en février 2025, dans le cadre de l’exposition « La Chine des Tang » au Musée Guimet, le mot « Tibet » était remplacé par le mot « Tubo », une appellation qui, selon Katia Buffetrille, est « employée uniquement par les auteurs chinois et connue des seuls spécialistes [et est] encore utilisée en République populaire de Chine pour parler de l’empire tibétain, [ce qui] permet de dissocier les Tibétains d’aujourd’hui de leur prestigieux passé impérial et est un moyen d’éviter de parler d’empire tibétain. »

Katia Buffetrille précise que « certains cartels portaient la mention : « Dynastie Tang, époque tubo », laissant croire que Tubo réfère à une période de la dynastie Tang. Le but étant bien entendu de conduire les visiteurs à penser que ces « Tubo » étaient sous la dépendance des Tang. »

Interrogée par le cabinet Bourdon sur ces faits, la présidente du musée Guimet, Yannick Lintz, a fait la déclaration suivante : « A Guimet, j’assume de faire de la diplomatie culturelle, comme je fais de la politique culturelle. » Mais pour le cabinet Bourdon, il est patent que « la politique et la diplomatie semblent être au cœur de l’exercice de la direction de l’EPA Guimet et plusieurs éléments tendent à confirmer que le remplacement du mot « Tibet » par les expressions « Monde himalayen » et « Art tibétain » s’explique par une volonté politique de satisfaire aux exigences de Pékin. »

Le cabinet Bourdon relève par ailleurs que la disparition du mot « Tibet » dans les locaux du musée Guimet « coïncide avec l’arrivée dans le conseil d’administration [du musée] de Messieurs Jean-Pierre Raffarin et Henri Giscard d’Estaing et de Madame Hélène-Lafont-Couturier, réputés proches du pouvoir chinois. »

Henri Giscard d’Estaing est le président du groupe Club Med dont le capital est contrôlé par le conglomérat chinois Fosun, dirigé par Monsieur Guo Guangchang qui a investi quelque 4 millions d’euros dans une chaîne de restaurant détenue par le pouvoir chinois, relève le recours.

S’agissant de Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, « il est aujourd’hui un promoteur actif des relations franco-chinoises – il a notamment été à plusieurs reprises représentant spécial du président français et du gouvernement français lors de rencontres avec des membres du gouvernement chinois. »

« Les productions de la fondation [Prospective et Innovation dont Jean-Pierre Raffarin est le président] sont exagérément positives à l’égard du modèle chinois, » estime Paul Charon, directeur du domaine Renseignement, anticipation et stratégies d’influences à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). « Les « relations gagnants-gagnants », la « Chine puissance bienveillante », « l’émergence pacifique de la Chine »… Tout ça, ce sont des slogans produits par la Chine et que l’on retrouve étonnamment de manière extrêmement fréquente dans les productions de la Fondation de Jean-Pierre Raffarin, » explique ce grand expert de la Chine et du narratif de sa machine de propagande.

En 2018, Jean-Pierre Raffarin a également été nommé représentant spécial du ministère des Affaires étrangères en Chine mais il s’est toujours défendu d’être un « panda kisser, » un homme au service des intérêts chinois. « En Chine, j’ai défendu les intérêts français, » affirme-t-il.

L’étrange présence de Jean-Pierre Raffarin au CA du musée Guimet

Rappelons qu’en septembre 2019, Jean-Pierre Raffarin a été décoré de la Médaille de l’amitié, la plus haute distinction chinoise réservée aux étrangers, lors d’une cérémonie au Grand Hall du Peuple à Pékin au cours de laquelle le président chinois Xi Jinping en personne lui a remis cette distinction.

« Quant à Madame Hélène Lafont-Couturier, elle a activement participé à la création du Nouvel Institut Franco-Chinois (NIFC) à Lyon, un établissement visant à promouvoir la culture chinoise en France et inauguré en 2014 avant le début des travaux par Monsieur Xi Jinping, président de la République populaire de Chine, » relève le même cabinet.

« En parallèle du 60è anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine et de l’arrivée au conseil d’administration [du musée] de quatre membre réputés proches du pouvoir chinois, on peut y voir un sous-jacent politique qui viendrait en violation totale de l’obligation de neutralité du musée Guimet, » a déclaré Lily Ravon, citée mercredi par France Inter et France Info.

« En parallèle du 60è anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine et de l’arrivée au conseil d’administration [du musée] de quatre membre réputés proches du pouvoir chinois, on peut y voir un sous-jacent politique qui viendrait en violation totale de l’obligation de neutralité du musée Guimet, » a déclaré Lily Ravon, citée mercredi par France Inter et France Info.

Etrange coïncidence : cette opération d’effacement du Tibet au musée Guimet est intervenue l’année de commémoration de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine et s’insérait parfaitement entre la célébration des soixante ans de l’amitié franco-chinoise le 24 janvier 2024, la visite à Paris du président chinois Xi Jinping en mai 2024 et le début de l’exposition « La Chine des Tang » au Musée Guimet le 20 novembre 2024.

Une autre étrange coïncidence de calendrier

A la suite de la plainte des associations tibétaines, une rencontre avec Yannick Lintz avait eu lieu le 18 décembre 2024, sans résultat. Plusieurs membres du Parlement tibétain en exil avaient pourtant fait part à la ministre de la Culture Rachida Dati de leur découragement face à l’attitude qu’ils jugent pro-chinoise du Musée Guimet.

Le cabinet Bourdon estime que « la décision attaquée est en réalité un refus d’un établissement public administratif d’exécuter une obligation pesant sur lui en vertu de la mission de service public qu’il exerce. [Or], loin de présenter au public les œuvres représentatives de l’Asie comme l’exige le décret l’instituant, le Musée Guimet semble au contraire vouloir semer la confusion sur le particularisme culturel du Tibet avec l’objectif – politique – d’effacer l’existence du Tibet. »

Il résulte d’ailleurs de l’aveu même de la présidente de l’EPA Guimet que l’emploi de l’expression « Art tibétain », qui a remplacé celle d’« Art du Tibet », a pour conséquence de semer le doute sur la provenance géographique de l’œuvre : « Quand on met « art tibétain » c’est qu’on n’est pas sûr que ça vienne du Tibet, » poursuit le cabinet Bourdon.

Le 26 mars dernier, les quatre associations tibétaines avaient déposé une mise en demeure contre le musée Guimet pour avoir systématiquement effacé le mot « Tibet » dans la présentation des œuvres d’art tibétain. Des courriers dans ce sens avaient alors été envoyés par les avocats du cabinet Bourdon à la présidente de ce musée, ainsi qu’aux ministres de la Culture Rachida Dati et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, sur fond d’ingérences chinoises.

Une mise en demeure est une étape juridique qui précède une assignation en justice si la demande des plaignants n’est pas satisfaite dans un délai précisé. Cette étape prévoit alors un véritable procès dans un tribunal qui, s’agissant d’une institution publique, sera un tribunal administratif.

Dans les deux courriers adressés au ministre des Affaires étrangères et au ministre de la Culture qui exercent une autorité tutélaire sur le musée, le cabinet Bourdon déclarait : « Il n’a pas pu vous échapper que ce changement de dénomination traduisait un parti pris en parfaite contradiction avec l’ensemble des principes de neutralité et d’impartialité qui doivent gouverner la représentation au public par des établissements publics français d’une collection d’art, quelle qu’elle soit. »

Dans une Tribune publiée le 31 août 2024 dans les colonnes du quotidien Le Monde intitulée « Des musées français courbent l’échine devant les exigences chinoises de réécriture de l’histoire et d’effacement des peuples », 27 tibétologues, sinologues et autres experts avaient condamné l’utilisation du terme « Monde Himalayen » par le musée Guimet comme participant à « l’effacement programmé des peuples non han [l’ethnie de souche chinoise ultra-majoritaire en Chine] qui ont été intégrés ou annexés par la République populaire de Chine. » Le 20 novembre 2024, la cellule d’investigation de Radio France avait publié une longue enquête dans laquelle une source anonyme indiquait : « nous avons choisi l’appellation « Monde Himalayen » […] parce que le mot Tibet est quelque chose qu’on souhaite éviter. Cela pourrait soulever des réactions du côté de la Chine. » Elle avait également mentionné l’appellation totalement étrangère au Tibet « Tubo » usitée par la propagande chinoise et utilisée à l’occasion d’une exposition sur la dynastie Tang qui vient de se terminer au musée Guimet et qui présentait des œuvres d’art tibétain.

Le musée Guimet manipulé par la Chine ?

Asialyst a de son côté obtenu des informations dignes de foi sur le fait que la présidente du musée Guimet et certains de ses collaborateurs ont activement coordonné ces changements de nomenclature avec des membres de l’ambassade de Chine à Paris. Deux de ces sources qui ont demandé l’anonymat ont précisé que le musée s’est en outre vu promettre récemment une importante subvention chinoise pour financer des travaux de grande ampleur prévus au sein du bâtiment. De plus, selon ces deux sources, un dîner de gala a eu lieu l’an dernier dans les locaux du musée pour commémorer le 60è anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la République Populaire de Chine en 1964 en présence de plusieurs diplomates chinois ainsi que des personnalités françaises, dont l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Ce dîner de gala inédit dans les locaux du musée a scandalisé des membres du personnel du musée qui ont demandé l’anonymat.

Parmi les signataires de la Tribune publiée par Le Monde, figure Katia Buffetrille. « Est-ce que le travail des musées, c’est de réécrire l’histoire à la demande d’un régime autoritaire ? », s’interroge-t-elle en faisant référence à la Chine. Pour un public non averti, la nuance semble ténue. « Mais ça change tout, » assure-t-elle. Plus de localisation géographique précise. Plus de référence au territoire et à son histoire : « Lorsque vous voyez qu’à côté d’un masque par exemple, il est noté « monde himalayen, art tibétain », ça ne veut strictement rien dire. On ne comprend pas d’où ça vient. C’est ça la politique chinoise. On fait disparaître le terme Tibet. » « Rien ne fonde les mises en cause dont le musée fait l’objet […] Nous portons évidemment la plus grande attention à ce que les conservateurs et commissaires puissent travailler en toute indépendance scientifique, sans pression politique d’aucune sorte, » déclarait Yannick Lintz à la cellule investigation de Radio France.

Des chercheurs interrogés par Radio France avaient dénoncé une forme d’autocensure. Tout comme Pierre Cambon, ancien conservateur du musée Guimet qui y a passé 35 ans avant de prendre sa retraite l’an dernier, qui déclarait : « devancer des problèmes potentiels ou à venir, ça ne donne aucune garantie et c’est ouvrir la porte à tout et n’importe quoi […] Jusqu’à maintenant, ce n’était pas l’habitude. » Interrogée sur ce point, Yannick Lintz démentait en bloc et parlait de « fake news » : « c’est du fantasme, désolée de le dire. Je suis très sereine, » ajoutait-elle.

Le musée Guimet devenu un relais de la propagande chinoise

Dans une autre Tribune publiée dans les colonnes du trimestriel Asia Magazine fin octobre 2024, Rigzin Genkhang, représentante pour l’Europe du Dalaï-Lama et de l’administration tibétaine en exil, et la philosophe et historienne Elisabeth Badinter condamnaient l’effacement du Tibet au musée Guimet et au musée du Quai Branly. « 74 ans après l’invasion du Tibet, la sinisation imposée aux Tibétains s’accélère : plus d’un million d’enfants tibétains sont placés de force dans des internats coloniaux gérés par l’État chinois, le bouddhisme tibétain passe sous le contrôle de son administration, les nomades tibétains sont déplacés de force et leurs terres confisquées. La posture de ces deux musées ne peut être dissociée du contexte politique : le gouvernement chinois intensifie ses efforts pour réécrire l’histoire et la culture du Tibet et imposer une version mensongère de la réalité qui sert ses intérêts, » écrivaient-elles.

« Par ces choix terminologiques, les musées français deviennent des acteurs involontaires de cette propagande. Ils renforcent ainsi l’idée que le Tibet est une province chinoise […] Usant d’une terminologie qui tend à effacer l’identité tibétaine, ils risquent de participer à une opération de désinformation et, de la sorte, de banaliser les violations des droits humains qui se poursuivent au Tibet. Il est choquant que ces deux musées français, parmi les plus connus dans la patrie de la Déclaration des droits de l’homme, en arrivent à servir les intérêts d’une puissance étrangère, à rebours de leur mission de préserver et de transmettre les spécificités culturelles des peuples et non de les effacer, » ajoutaient-elles.

« Pour le peuple tibétain, chaque fois que le nom « Tibet » est remplacé par celui de « Xizang », c’est une nouvelle blessure infligée à son identité collective dans la droite ligne des efforts de Pékin pour effacer notre culture, notre langue et notre histoire. Les Tibétains ressentent cette décision comme une trahison d’institutions qui devraient être des gardiennes de la culture et de l’histoire. De ce fait, nous exhortons le gouvernement français à prendre une position claire. La France a toujours été un phare de liberté et de justice. Il nous semble impératif qu’elle continue à défendre ces valeurs. Nous appelons également les citoyens français et défenseurs des droits de l’homme à se mobiliser. La voix du peuple tibétain doit être entendue et notre lutte pour la reconnaissance et la dignité soutenue par ceux qui croient en la justice et en l’égalité, » concluaient les deux autrices de cette Tribune.

Quand elle prit la présidence du musée Guimet, Yannick Lintz décida par ailleurs de prolonger au conseil d’administration Aline Sylla Walbaum, en poste depuis 2020. Comme d’autres chefs d’entreprises et responsables politiques de haut niveau, cette ancienne directrice générale France chez Christie’s a suivi en 2015 le programme « Jeunes leaders » (Young Leaders) de la Fondation France Chine qui entend favoriser le dialogue entre les milieux économiques et culturels des deux pays.

Par Pierre-Antoine Donnet