En seulement trois ans, les poissons ont repeuplé le fleuve Yangtsé
Après des décennies de déclin, la vie revient dans le Yangtsé. Une étude montre que les populations de poissons ont triplé seulement trois ans après l’arrêt de la pêche. Sans atteindre les niveaux des années 1950, ce rebond prouve que des mesures drastiques permettent à la nature de se réparer.
- Sébastien Brosse, professeur à l’Université de Toulouse et chercheur au Centre de Recherche sur la Biodiversité et l’Environnement (CRBE)
Le Yangtsé est le troisième plus grand fleuve du monde, après l’Amazone et le Nil, et le plus long à ne traverser qu’un seul pays : la Chine. Il s’écoule d’Ouest en Est. Il prend sa source sur le plateau tibétain à plus de 5000 mètres d’altitude, passe la région agricole du Sichuan, continue son chemin par la désormais célèbre ville de Wuhan et finit par atteindre Shanghai pour se jeter dans la Mer de Chine orientale.
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Une biodiversité en déclin depuis des décennies
Près de 6400 kilomètres à travers tout le pays, ce qui en fait un fleuve vital. Il fournit de l’eau à des centaines de millions de personnes, irrigue les rizières, c’est un axe majeur de transport et une source historique de pêche. Mais la surexploitation de ce fleuve a détruit sa biodiversité. Sébastien Brosse, professeur à l’Université de Toulouse donne quelques chiffres de cet effondrement suivi depuis des décennies. Dans les années 1950, on y pêchait environ 400 000 tonnes de poissons par an. Mais dès les années 60 et 70, les captures chutent fortement, jusqu’à tomber entre 50 000 et 100 000 tonnes par an dans les années 2010-2020. Les premières mesures de régulation apparaissent dans les années 2000, avec la création de zones de conservation et de réserves, mais elles ne suffisent pas à enrayer le déclin.
Face à cette baisse continue, le gouvernement chinois décide finalement d’instaurer un moratoire de dix ans sur l’ensemble du bassin versant, entré en vigueur en 2021. C’est une pause forcée de la pêche dans tout le fleuve et donc une mesure extrêmement drastique ! Dans le monde, on a jamais connu d’interdiction de la pêche sur un espace aussi vaste. Cette mesure va-t-elle permettre au fleuve de se rétablir ? C’est la question à laquelle a voulu répondre cette nouvelle étude parue dans Science.
Le fleuve reprend vie
Pour juger de la bonne ou mauvaise santé d’un fleuve, il faut paradoxalement pêcher – mais un tout petit peu. On lance un filet, toujours de la même manière et on regarde ce qu’on prend, le nombre de poissons et la diversité d’espèces dans chaque prise. 57 points de collecte sont répartis tout au long du fleuve. Et les scientifiques comparent ainsi la santé du Yangtsé avant et après la mise en place du moratoire. Et résultat – c’est une très bonne nouvelle et c’est assez rare en matière d’environnement – le fleuve s’est déjà repeuplé !
La biomasse, c’est-à-dire la quantité totale de poissons, a triplé en seulement trois ans. En parallèle, le nombre d’espèces capturées sur chaque site a augmenté d’environ 13 %. Cela signifie que des espèces devenues rares sous l’effet de la pêche commencent à se rétablir. Certaines, qui n’étaient plus du tout observées et que l’on pouvait presque croire disparues, réapparaissent même dans les échantillonnages, comme le poisson-tube ou l’esturgeon du Yangtsé.
Sébastien Brosse, co-auteur de l’article, souligne que le rétablissement en lui-même n’est pas étonnant, mais que c’est la rapidité du rebond qui surprend : « Finalement, ce n’est pas si étonnant que ça, puisque la mesure prise par le gouvernement chinois est extrêmement drastique, cet arrêt de la pêche accompagné aussi d’une réduction du trafic fluvial, d’une amélioration de la qualité de l’eau, donc on pouvait s’attendre à ce que ça s’améliore, ce qui est un peu plus surprenant, c’est la vitesse à laquelle ça s’améliore. »
Un modèle pour les autres fleuves ?
La biodiversité n’est pas encore revenue aux niveaux historiques des années 50 mais ces résultats montrent qu’avec des mesures de conservation très strictes, la nature peut se réparer. D’autres fleuves dans le monde font face à un déclin de biodiversité similaire, comme le Mékong ou l’Amazone. Mais il faut souligner que ce genre de moratoire n’est pas qu’une simple mesure écologique et donc elle n’est pas si facilement transposable. Une interdiction de l’exploitation de fleuves doit s’accompagner de mesures plus sociales, pour que les populations locales puissent se nourrir, pour que les désormais anciens pêcheurs puissent retrouver un travail ou être indemnisés.
Cette étude est la première à analyser l’effet de ce moratoire, elle va donc continuer pendant les 10 ans de sa durée. Mais ce n’est pas une interdiction définitive, la grande question est donc qu’adviendrait-il ensuite ? Et c’est le grand défi à venir : transformer cette pause forcée en une gestion durable des ressources du fleuve. La chronique est à écouter pour entendre toutes les précieuses explications de Sébastien Brosse.


