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24/10/25 | 8 h 47 min par Samanta Siegfried

Les Tibétains et les Ouïghours en Suisse craignent le bras long de la Chine

Manifestation tibétaine

Manifestation tibétaine devant le siège de l’ONU à Genève, le 10 mars 2021. Keystone / Martial Trezzini

Les Tibétains et les Ouïghours en Suisse craignent le bras long de la Chine

Une étude commandée par le gouvernement suisse révèle que la Chine se livre à des manœuvres d’intimidation à l’encontre des Tibétains et des Ouïghours dans ce pays alpin. Les autorités n’ont pas encore annoncé les mesures qu’elles comptent prendre suite à ces conclusions. 

C’est une première mondiale : un gouvernement national a commandé une étude sur la mesure dans laquelle les communautés en exil sur son territoire sont soumises à la surveillance et à l’intimidation de la part de la Chine. Cette mission a été confiée à Ralph Weber et à son équipe de l’Institut d’études européennes mondiales de l’Université de Bâle.

L’ étudeLien externeCe rapport se concentre sur les violations des droits fondamentaux et les pressions systématiques exercées par le régime communiste chinois sur les communautés tibétaine et ouïghoure en Suisse entre 2000 et aujourd’hui. Les tentatives de violation et les violations effectivement commises ont été étudiées. 

Le rapport arrive à une conclusion sans équivoque. Les membres des diasporas tibétaine et ouïghoure sont surveillés, menacés et même contraints de retourner en Chine par des agents de la République populaire. Cette répression transnationale, comme on la qualifie, peut prendre diverses formes. Elle prend souvent la forme d’appels téléphoniques menaçants depuis la Chine, exigeant de la personne concernée qu’elle espionne sa propre communauté ou faisant allusion à la sécurité des membres de sa famille vivant encore sur le territoire chinois. 

Manifestation devant le Musée Olympique de Lausanne au début des Jeux olympiques d'hiver de Pékin, le 3 février 2022.
 Manifestation devant le Musée Olympique de Lausanne au début des Jeux Olympiques d’hiver de Pékin, le 3 février 2022. AFP Or Licensors

Les Tibétains, en particulier, estiment également que les autorités suisses restreignent leurs droits fondamentaux, notamment en limitant les manifestations devant le Parlement à Berne ou en durcissant les conditions d’asile. Ces opinions n’ont pas été exprimées uniquement par des personnes politiquement exposées. Les chercheurs ont notamment fondé leurs conclusions sur des entretiens menés auprès de 60 personnes. 

Approche utilisée par l’étude

« En tant que personne chargée de cette étude, j’ai abordé la question avec ouverture d’esprit », explique Weber, auteur principal et expert de la Chine. « Nous voulions simplement aller droit au but. Avec le recul, je peux seulement dire que nos conclusions étaient prévisibles. » 

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Lui et son équipe ont commencé par compiler les études internationales existantes et les cas de répression des deux communautés. Ils ont ensuite enquêté sur l’ampleur de ces atteintes aux droits humains en Suisse également. Comme ailleurs en Europe, des dizaines d’agents des services de sécurité de la République populaire de Chine sont actifs dans ce pays alpin. Ils se font souvent passer pour des employés d’ambassade ou de consulat. 

Le rapport donne également des exemples de pressions exercées par la Chine sur les autorités suisses. Cependant, les auteurs n’ont pas pu évaluer le succès de ces efforts. L’étude conclut toutefois que les autorités locales sont souvent moins intimidées que leurs homologues nationales. 

Selon Weber, l’une des conséquences de la répression transnationale exercée par la Chine est qu’elle sape la confiance au sein des communautés d’exilés et peut engendrer des divisions. « Nous avons constaté que de nombreux membres de la communauté tibétaine en Suisse soupçonnent d’autres membres de la diaspora de travailler pour les « Chinois » », explique l’expert. Cette méfiance est particulièrement forte envers les personnes récemment arrivées en Suisse, car elles ont encore de la famille au Tibet et sont donc plus vulnérables aux pressions. 

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« Nous ne voulons pas que notre rapport renforce ce climat de méfiance », déclare Weber. La pression exercée par les agents du régime chinois crée déjà un climat de peur parmi les personnes qui y sont exposées. Il est néanmoins important de reconnaître, ajoute-t-il, que les situations sont souvent complexes et que différents acteurs peuvent être impliqués, aux motivations diverses. « Les contacts avec des responsables chinois ne prouvent en aucun cas que la personne concernée est du côté de la Chine ou agit comme informateur », précise-t-il. 

Weber croit que le gouvernement, qui a publié un rapportLien externeSur la base des conclusions de l’étude, il convient d’agir. Le rapport condamne les violations des droits des communautés en exil et énumère les réponses envisagées, notamment un plus grand soin dans le choix des interprètes pour les audiences d’asile. Par le passé, il a été suggéré que certains de ces interprètes pourraient avoir été des informateurs. Il appelle également à sensibiliser toutes les autorités aux niveaux fédéral, cantonal et municipal, afin qu’elles puissent identifier et réagir à de telles activités.

Le gouvernement reste toutefois vague sur la manière dont la Suisse entend confronter la Chine à ces conclusions. Il se contente de faire référence au « dialogue sur les droits de l’homme » que la Suisse et la Chine mènent depuis 1991. Ce dialogue est souvent critiqué comme étant purement symbolique. « Les personnes concernées n’ont cessé de répéter que les droits fondamentaux, comme la liberté d’expression, sont de plus en plus restreints au profit d’intérêts économiques », déclare Weber. « Cela devrait nous inquiéter en tant que démocratie libérale. » 

carte de la Chine
 Kai Reusser/swissinfo.ch

Points de vue des militants

L’étude a une longue histoire. Elle a débuté en 2018 avec une pétition de l’ONG suisse Société pour les peuples menacés (SPM), qui réclamait un rapport sur la question de savoir si les droits fondamentaux des groupes ethniques réprimés en Chine étaient également bafoués en Suisse. La commission de politique étrangère de la Chambre des représentants a ensuite demandé au gouvernement de produire un rapport détaillé sur la situation des Tibétains et des Ouïghours dans le pays. 

Pour la SPM, les mesures proposées par le gouvernement sont insuffisantes. Dans une déclaration, elle appelle à une définition claire de la répression transnationale et à l’adoption par la Suisse d’une législation appropriée pour la combattre efficacement. Elle réclame également la création d’un bureau de signalement et de plaidoyer, ainsi que la consultation des personnes concernées dans la prise de décision politique. Le gouvernement suisse, affirme-t-elle, doit dénoncer publiquement les infractions et expulser les auteurs. 

La Suisse n’est pas le seul pays confronté à ce problème. La répression transnationale semble s’intensifier à l’échelle mondiale. Ce phénomène s’est amplifié grâce à la numérisation et à l’intelligence artificielle. Zumretay Arkin, vice-président du Congrès mondial ouïghour à Munich, explique à SWI swissinfo.ch : « Presque tous les Ouïghours en exil ont subi une forme de répression de la part du gouvernement chinois. Cela peut aller des appels téléphoniques de la police chinoise aux tentatives d’empêcher les voyages internationaux, en passant par l’arrestation, l’emprisonnement, voire l’expulsion vers la Chine. »

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L’un des défis est que les personnes concernées sont habituées à ces tactiques et ne protestent pas. « Pour beaucoup d’entre nous, être espionné fait partie du quotidien, et il est donc rare que l’on pense à le signaler », explique Arkin. Les forces de police d’autres pays sont souvent mal informées de la situation et les incidents sont difficiles à prouver.  

David Missal, de l’ONG allemande Tibet Initiative Deutschland, le confirme. Outre les communautés de la diaspora elles-mêmes, les gouvernements et les élus doivent prendre conscience du problème. « Jusqu’à présent, aucune réponse politique n’a été apportée à ce sujet », déclare-t-il. « Nous souhaitons que des ressources financées par l’État soient mises à la disposition des victimes de la répression transnationale, et qu’elles offrent également une assistance psychologique et juridique. » Missal souhaite que les autorités allemandes mènent une étude similaire à celle menée en Suisse. 

Contexte diplomatique sensible

Weber reconnaît toutefois un certain crédit à la Suisse : « Le fait que le gouvernement suisse, connu pour sa position discrète face à la Chine, ait commandé une telle étude est en soi digne d’intérêt. »  

Certes, le gouvernement a pris son temps pour publier le rapport. L’étude a été achevée en avril 2024, et sa publication a été reportée à plusieurs reprises. « J’imagine qu’il s’agissait d’un rapport sensible, et que les responsables souhaitaient prendre le temps d’examiner certaines questions », dit-il. Selon une enquête menée par Tamedia, des désaccords existaient au sommet sur la manière de traiter les « conclusions inquiétantes » de l’étude. 

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La publication de cette étude intervient à un moment délicat pour la Suisse. Cette année, le pays célèbre les 75 ans de ses relations diplomatiques avec la République populaire de Chine. La mise à jour de l’accord de libre-échange (ALE) de 2014 entre les deux pays est à l’ordre du jour. La commission parlementaire de politique étrangère a demandé que les conclusions de l’étude soient intégrées aux négociations sur l’ALE. Le gouvernement n’en fait pas mention dans son rapport. 

Weber estime que la Suisse a le devoir, envers les Tibétains et les Ouïghours du pays, de donner suite à l’étude par des actions concrètes, notamment en ouvrant un débat public sur la question et en dénonçant la répression. « Nombre des personnes que nous avons interrogées sont lasses de fournir des informations sur leur situation, mais elles constatent que rien ne se passe », explique Weber.

La réaction des autorités chinoises

Édité par Benjamin von Wyl. Adapté de l’allemand par Terence MacNamee/gw

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