Le Tibétain Tenzin Nyingjey, lui, est un exilé sans pays. Né en 1978, peu avant que Deng Xiaoping prononce la phrase devenue fameuse : “Tout est discutable au Tibet, sauf l’indépendance”, ce militant tibétain vit aujourd’hui à Dharamsala. C’est après cette sentence, dit Tenzin Nyingjey, que “nous avons commencé à abandonner notre lutte pour la liberté” et à appartenir à “une génération cassée”.
Témoignage
Publié le 26 mars 2014 dans le Tibet Times Dharamsala
Et maintenant, que faire ? Voici ce que je pense quand je réfléchis à la lutte pour la liberté du Tibet. Les manifestations, c’est fait. La guerre : faite. Les études : en cours. Les pourparlers de paix : menés. Les déclarations pour la cause tibétaine en direction des pays démocratiques étrangers : lancées. Les vies : perdues en nombre.
On a fait tout ce qui était envisageable. Mais la situation au Tibet va de mal en pis. Au Tibet, les Chinois sont de plus en plus nombreux. En exil, les Tibétains sont de plus en plus nombreux. Au Tibet comme en exil, les ni-chèvres ni-moutons [personnes dont l’identité est diluée] sont de plus en plus nombreux. En exil, j’ai perdu la passion. A Dharamsala, capitale de l’exil, j’ai perdu la passion. Même arrivé dans le paradis américain, j’ai perdu la passion. Je n’ai pas envie de partir pour le Tibet enneigé sous l’impérialisme chinois communiste. Et de toute façon je ne peux pas y retourner.
Mon lieu de naissance, c’est l’Inde. Mes parents sont venus du Tibet. Mon lieu de vie actuel : les Etats-Unis. Où je serai demain : aucune idée. Quand je réfléchis bien, parfois, je me sens privé de force vitale.Et voilà : l’essence de l’exil c’est justement la faiblesse. C’est l’impuissance. Je suis fier d’avoir discuté avec des savants du monde entier, des écrivains, des leaders ou qui en ont l’apparence. Mais quand un quidam me demande dans la rue “d’où viens-tu ?”, je suis incapable de trouver une réponse. Cette question réduit en quelques secondes à néant la fierté et la force que je tire de longues années d’étude de l’histoire et de la culture des Tibétains.
“L’espoir est la perte des Tibétains. La suspicion est la perte des Chinois.” Quand on vit en exil, on est bien obligé de nourrir de l’espoir, même si cet espoir doit être anéanti. J’espère que les Etats-Unis vont bâtir l’indépendance tibétaine. J’espère que l’Inde va bâtir l’indépendance tibétaine. J’espère que la Chine va se désagréger. J’espère que la Chine va se démocratiser.
De toute manière, les dirigeants tibétains ne peuvent pas se déplacer au même titre que les dirigeants du monde entier. Les écrivains tibétains, les commerçants tibétains, les Miss Tibet ne peuvent pas faire jeu égal avec leurs homologues du monde entier. Le drapeau tibétain ne peut pas être hissé au même titre que les drapeaux du monde entier. Un quidam tibétain ne peut pas rivaliser avec un quidam citoyen d’un pays normal.
Je fais comme si j’étais fier et fort, mais parfois j’ai honte. D’autres fois, je me sens fier quand je pense qu’on est les plus forts de tous les réfugiés sur terre. Parfois j’ai honte d’être un réfugié déraciné.
Parfois je me console en faisant semblant de croire que je suis un citoyen du monde parce que, étant réfugié, je me suis intégré dans telle ou telle culture. Mais quand quelqu’un qui n’est pas tibétain me demande : “D’où viens tu ?”, tout ça me semble ridicule.
Et puis, par moments je me console en me racontant que j’appartiens au peuple des carnivores au visage rouge [locution figée utilisée par les Tibétains pour se décrire], qui descend des empereurs tibétains. A d’autres moments, je me console en me racontant que je suis un Tibétain cool qui aime la paix et qui vient du Tibet, paradis de la religion. Quand on me demande si j’ai de la haine et de la rancoeur envers le Parti communiste chinois, je réponds, magnanime : “Non, pas vraiment. Ce sont des êtres humains eux aussi, ils sont les victimes des trois poisons de leurs émotions négatives. Ils me font de la peine, les pauvres.” Mais, en fait, le PC a envahi le Tibet et fait main basse sur lui. Il a massacré les Tibétains et continue à le faire. Il m’a forcé à l’errance en exil, et j’en passe. Alors j’ai honte de n’avoir ni haine ni rancoeur ou de faire semblant de ne pas en avoir.
Y a-t-il quelque chose de spécial à faire ? Je lis des livres, je regarde quelques films, je récite quelques mani [mantras tibétain], je prie, je
fais des circumambulations [rite bouddhiste]. Je me fâche avec les militants pour la voie du milieu [partisans d’une véritable autonomie pour le Tibet, préconisée par le dalaï-lama] et ceux en faveur de l’indépendance. Je me donne du mal pour atteindre la très prisée Amérique.
Je manifeste un peu, je fais un peu la grève de la faim. J’avale quelques bières. Je drague quelques filles. J’organise quelques soirées. Je danse comme un Occidental. Je fais un peu de commerce. J’écris quelques bouts de textes, de poèmes. Je participe à des débats. Je joue aux dés. Bref, je m’amuse. Ainsi s’écoule une vie ordinaire.
Mais au Tibet les Chinois sont de plus en plus nombreux. En exil, les Tibétains sont de plus en plus nombreux. J’ai de l’argent, de la nourriture, de la boisson, des vêtements à volonté. Je parle tibétain, anglais, hindi, chinois, allemand, et encore d’autres langues. Mais je ne suis ni homme ni chien. Ni chèvre ni mouton. Ni tibétain ni chinois. Je ne suis ni en haut ni en bas. Ni ici ni là-bas. Je suis tombé dans une sorte de bardo éternel.
Tenzin Nyingjey]]>