Le Tibétain en exil, auteur d’un documentaire sur la répression politique et culturelle dans son pays milite pour le boycott diplomatique des JO d’hiver de Pékin
«Si les Jeux olympiques ont lieu en Chine, ils doivent défendre la liberté et la paix. Or, comme Tibétain, je n’ai ni la liberté ni la paix. C’est pour cela que je m’oppose à ces Jeux.» Ces paroles ont été enregistrées dans une région reculée du Tibet durant l’hiver 2008, juste avant les premiers Jeux olympiques d’été en Chine. Quatorze ans après, le court métrage Leaving Fear Behind ( «Surmonter la peur») n’a pas pris une ride. Mais il a valu à son réalisateur deux profonds sillons qui labourent à la verticale son beau visage.
Rien ne prédisposait Dhondup Wangchen, né en 1974 sur les hauts plateaux de l’Himalaya dans une famille tibétaine très pauvre de dix enfants, à devenir documentariste. «Dans notre région, les parents décident de tout pour les jeunes, ton métier, ton mariage. Je devais travailler aux champs, m’occuper des yacks et des ânes. Mais ça m’ennuyait, et j’étais un peu rebelle. Alors à 17 ans, j’ai décidé de partir à Lhassa. A l’époque, il n’y avait pas d’électricité, ni de moyens de communication, les chemins étaient difficiles. Aller à la capitale [située à 2 000 km, ndlr], c’était un voyage extraordinaire, presque l’accomplissement d’une vie. On partait à pied, et nos compagnons de route étaient ce qu’on avait de plus précieux, ceux qui préviendraient notre famille si l’on mourait durant le trajet.»
Lorsqu’on le rencontre à Paris, dans une salle de prière bouddhiste prêtée par une sympathisante, Dhondup Wangchen, blouse argentée et cheveu noir de geai, se plonge avec joie dans ses souvenirs de jeunesse. «Quand j’avais 12-13 ans, j’étais fan des joutes musicales entre filles et garçons organisées dans les montagnes. Je récitais par cœur les chansons d’amour, et c’est comme ça que j’ai appris le tibétain [en plus de son dialecte, ndlr].» A son arrivée à Lhassa, l’adolescent, très pieux, est fasciné par le Potala, le palais du dalaï-lama, mais aussi par les manifestations de moines et de nonnes qui éclatent en 1992, brutalement réprimées. «J’ai commencé à m’instruire sur l’histoire et la politique. Avant, je savais juste que mon grand-père était mort après avoir été emprisonné pendant la révolution culturelle et que le dalaï-lama avait dû s’enfuir en Inde, mais je ne connaissais pas la raison. J’ai découvert que des lamas et des opposants politiques étaient détenus et torturés, que la destruction de notre culture était programmée. J’étais choqué de voir que la télévision chinoise présentait les Tibétains comme attardés et asservis, que la police fouillait les gens et les maisons n’importe quand.»
A Lhassa, le jeune homme travaille dans le restaurant d’un cousin. Il tombe amoureux et s’installe en couple sans se soucier de l’avis de ses parents. «Quand ils l’ont appris, on avait déjà un bébé, sans même un acte de mariage», rigole-t-il. Trois autres enfants suivront. Son cousin est arrêté, et fuit en Suisse au début des années 2000. Plusieurs de ses oncles, tantes, frères et sœurs choisissent eux aussi l’exil, au Canada, en Belgique, en Australie ou en Angleterre. «C’était facile de partir à l’époque, mais je n’en avais pas envie. J’étais déterminé à faire découvrir aux Tibétains l’autre face du discours chinois, et à défendre notre langue et notre culture.» Lui qui n’a jamais été à l’école devient éditeur, imprimeur et distributeur de livres. «Tout était légal. Mais les autorités chinoises m’ont condamné pour cela.»
Il décide de profiter de la vitrine qui sera offerte par les JO d’été de Pékin de 2008 pour informer le monde entier de la répression en cours au Tibet. Il fait sortir ses parents du pays et les met à l’abri en Inde. En octobre 2007, il part en tournage discret avec une petite caméra et un assistant dans les étendues glacées du Tibet pour enquêter sur les conditions de vie des habitants. Malgré la peur, les gens font la queue pour lui raconter, souvent à visage découvert, leur frustration et leur colère, l’accaparement de leurs terres, les déplacements forcés, la destruction de leur cadre de vie. Il envoie les rushes à Zurich au fur et à mesure, via des intermédiaires. En mars 2008, il est arrêté par la police secrète et interrogé dans un hôtel, attaché sur une «chaise du tigre» sans manger ni dormir pendant huit jours. Durant près de deux ans, il sera emprisonné sans procès. Pendant ce temps, le documentaire est monté en Suisse et diffusé dans une trentaine de pays.
C’est en prison, lors d’un interrogatoire, que Dhondup Wangchen découvre son film. Fin 2009, il est condamné à six ans de prison pour «subversion du pouvoir de l’Etat». Commence une descente aux enfers de prisons à camps de travail, à trimer douze heures par jour, à peine nourri. Il contracte l’hépatite B, souffre de maux de tête et musculaires intenses, non soignés. Des années noires qui ne le laissent pas indemne. «J’ai des crises d’angoisse, des pertes de mémoire, de la suspicion envers les gens, beaucoup de colère aussi. Je ne suis pas très heureux.»
A sa sortie de prison, il doit être hospitalisé un mois. Mais il n’est pas libre pour autant. «Je n’avais pas le droit de recevoir des gens, mes appels étaient écoutés, je devais demander une autorisation pour me déplacer.» Il tourne un film, toujours pas abouti, sur ces humiliations quotidiennes. «Je me disais que s’il m’arrivait quelque chose, il y aurait une preuve de ce que je subissais.» Et à 40 ans, il décide de quitter son pays. «La liberté est plus précieuse que la vie. Mais ma fuite a été très difficile à organiser, il y a eu beaucoup de personnes impliquées, cela a coûté très cher.» Il traverse des forêts à pied, entre illégalement au Vietnam, où il fait un court séjour en prison.Son réseau lui trouve des papiers d’emprunt, avec lesquels il rejoint la Suisse. Il obtient l’asile politique aux Etats-Unis en 2017.
«J’ai retrouvé ma femme et mes enfants arrivés avant moi. On vit à San Francisco, la météo est agréable, on n’a plus de raison d’avoir peur. Mais je ne suis pas vraiment intégré. Mes cours d’anglais ont été suspendus depuis le Covid. Je donne des conférences, mais je n’ai pas de salaire, je reste beaucoup chez moi à lire. Ma femme a fait des ménages, maintenant elle garde des enfants.» Il a témoigné devant le Congrès américain, reste en contact avec le Tibet par des moyens détournés, s’inquiète que des protagonistes de son film aient été arrêtés, parfois emprisonnés.
Fin 2021, il entreprend une tournée en Europe, rencontre des élus pour tenter de les convaincre, au minimum, d’organiser un boycott diplomatique des JO. «Depuis 2008, tout le monde a pu voir de quoi est capable la République populaire de Chine, au Xinjiang, à Hongkong, ou avec Taiwan. Beaucoup d’intellectuels tibétains ont été arrêtés. Je ne sais pas si mes démarches sont utiles. Mais j’ai le devoir d’aider mon pays. Et de tenter d’aider ceux qui sont restés.»
1974 Naissance au Tibet.
1992 Manifestations de lamas et de nonnes à Lhassa.
2007 Réalise Leaving Fear Behind.
2008 Condamné à six ans de prison.
2017 S’enfuit du Tibet.
Du 4 au 20 février Jeux olympiques d’hiver à Pékin.

