L’auteure, universitaire et sinophone, parle ici de son pays, mais vous vous apercevrez bien vite, que le sujet occupe, en ce qui nous concerne, aussi bien la France que l’U.E. dans son ensemble :
Par Anne-Marie Brady
Plus encore que ses prédécesseurs, le président chinois Xi Jinping a mené une gigantesque expansion des efforts pour modeler l’opinion du public étranger afin d’influencer les prises de décision des gouvernements étrangers et de leurs entreprises. Un concept clef de ces efforts réside dans la réunion du Parti communiste chinois (P.C.C.) et les organisations d’état à travers une stratégie d’alliance développée en son temps par Lénine qu’il appelait « le front uni » Lors d’un discours de septembre 2014 sur l’importance d’un travail de front uni, Xi Jinping répéta la description que Mao Zedong faisait du front uni tel que les armes magiques du P.C.C. ( sur conseil des soviétiques russes, les maoïstes avaient intégré par deux fois le Kuomintang en restant membres du parti communiste, avant de prendre la main, NdT). Avec beaucoup de ces activités supervisées par le très secret Département du Travail du Front Uni (troisième arme du parti selon Mao et réactualisée par Xi Jinping,cf le lien France culture, NdT), cette approche peut être employée pour modeler la politique intérieure et extérieure.
Les activités du front uni du gouvernement chinois ont été mises sur le turbo sous Xi Jinping, déjà en construction sous Hu Jintao. Lors de l’ère de ce dernier, le gouvernement chinois adopta le terme de soft power théorisé par Joseph Nye (dans les années 1990, NdT) pour décrire les efforts du front uni – bien que Joseph Nye s’oppose à l’interprétation chinoise de son concept parce que le P.C.C. insiste sur le fait que le gouvernement – et non la société civile – devrait être l’instrument principal de la dissémination du soft power. Les activités du front uni du P.C.C. comprennent l’intégration des élites, la gestion de l’information et des ressources. La facilitation de l’espionnage a souvent aussi été une de ses missions. L’une des pincipales tâches du travail du front uni est d’influencer en faveur de la Chine les prises de décisions des gouvernements et des sociétés étrangères.
Il apparaît que pendant ces dernières années la Nouvelle-Zélande a été un pays-test du front uni du P.C.C.. Le Bureau du P.C.C. voit la Nouvelle-Zélande comme un exemple de ce qu’il aimerait que soient ses relations avec les autres pays. Les activités d’influence du gouvernement chinois en Nouvelle-Zélande suivent une logique reconnaissable, identique dans les autres pays :
- Des efforts ciblés pour rechercher des alliances dans le commerce, la politique et l’élite intellectuelle néo-zéolandaise pour les faire devenir des défenseurs des intérêts de Pékin en Nouvelle-Zélande et à l’international. Les moyens utilisés sont les propositions d’ opportunités commerciales, d’investissements, et d’honneurs telles des positions de membre de bureau ou de conseiller spécialisé, d’une hospitalité politique, de bourses d’études, de relations priviligiées ou de projets ambitieux.
- Des donnations politiques ciblées par l’entremise de personnalités entrepreunariales d’origine chinoise ayant des liens forts avec le P.C.C..
- Des efforts gigantesques pour installer un média de langue chinoise en Nouvelle-Zélande pour la minorité ethnique chinoise, les communautés chinoises et les politiciens néo-zélandais d’origine chinoise pour influencer leurs votes.
- L’utilisation de fusions, d’acquisitions et de partenariat avec les entreprises, les universités (les instituts confucius, dont un est lié à l’université de l’auteure, NdT) et les centres de recherches néo-zélandais pour s’approprier des figures locales qui ont de l’influence dans les activités et l’accès aux technologies militaires, les secrets commerciaux et autres informations stratégiques.
Certaines de ces activités mettent directement en danger la sécurité nationale de la Nouvelle-Zélande, tandis que d’autres auront des effets corrosifs à long terme. Les impacts de l’influence politique de Pékin sur la démocratie néo-zélandaise sont profonds : réduire la liberté d’expression, de religion et d’association pour la communauté chinoise, le baillonnement du débat sur la Chine sur la sphère publique et une influence de corruption sur le système politique en masquant les intérêts personnels, politiques et économiques. Les petits états comme la Nouvelle-Zélande sont particulièrement vulnérables à l’ingérence étrangère. Les médias ont des ressources limitées et ont peu de concurrence, le secteur universitaire est petit et – malgré des lois protégeant la liberté d’expression – facilement intimidable ou influençable. Mais les influences étrangères (par quel état que ce soit ) ne peuvent prospérer que si l’opinion public la tolère et ferme les yeux.
Les gouvernements démocratiques du monde entier doivent se concentrer à développer des stratégies de résilience qui protègeront l’intégrité des institutions et des processus démocratiques.
Les gouvernements démocratiques du monde entier doivent maintenant se concentrer à développer des stratégies résilientes qui protègeront les institutions et les processus démocratiques. Les démocraties peuvent prendre des mesures pour mettre à jour leur actuelle législation sur des sujets tels le financement des campagnes électorales, les protocoles à mettre en place autour des conflits d’intérêts pour les anciens membres des gouvernements nationaux et locaux, et les ventes d’infrastructures stratégiques (le Pyrée grec est un exemple symbolique qui prend son importance dans le cadre de la nouvelle route de la soie, NdT ). Des pays comme la Nouvelle-Zélande bénéficieraient à travailler avec d’autres démocraties tels l’Australie et le Canada pour prendre en main le challenge que posent les activités d’influence étrangère. Les démocraties devraient aussi s’entretenir ensemble des implications du projet chinois de nouvelle route de la soie (OBOR ou BRI) ainsi que des autres aspects de la nouvelle politique étrangère de Xi Jinping sur la politique internationale, l’indépendance économique et le contrôle de ses acquisitions stratégiques.
Le gouvernement Néo-Zélandais – avec d’autres gouvernements de nations face aux activités d’influence de Pékin – a besoin d’établir une relation authentique et positive avec sa communauté chinoise, indépendante des organisations du front uni autorisées par le P.C.C. qui ont pour objectif de contrôler cette population et son expression publique. La communauté chinoise est soumise aux mêmes libertés de religion, d’association et d’expression que tout autre résident permanent ou citoyen.
Il est temps de faire face aux conséquences des interférences de la politique chinoise sur la démocratie néo-zélandaise et de réajuster sa relation avec la Chine pour mettre la priorité sur les intérêts néo-zélandais (…). En tant que petit état dépendant de l’exportation pour son équilibre économique, la Nouvelle-Zélande ne se confrontera pas directement à la Chine et son lobbying. Mais la Nouvelle-Zélande – comme les autres démocraties – doivent prendre des mesures législatives et administratives pour protéger sa démocratie, sa sécurité et sa souveraineté.
Un prochain article de l’auteur, étudiant les activités de lobbying de la Chine sera publié en avril 2018 dans Journal of Democracy.
Anne-Marie Brady est une membre internationale du Centre Wilson et professeur en sciences politiques à l’Université de Canterbury à Christchurch, Nouvelle-Zélande. Sur Twitter @Anne_MarieBrady.
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