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11/10/24 | 19 h 26 min par Tenam

Opinion : L’effacement du Tibet – Un changement dangereux au musée Guimet

Je me souviens encore de ma première visite au musée Guimet, un moment d’une importance capitale pour moi, Tibétain en exil. En entrant dans le musée, j’ai ressenti une profonde connexion avec les objets sacrés exposés, des artefacts qui représentaient ma culture et mon héritage – notre civilisation. J’ai vu des thangkas commandés par le Grand Cinquième Dalaï Lama. J’ai vu des statues sculptées par des artistes népalais pour des monastères tibétains aux XVIIe et XVIIIe siècles. J’ai eu envie d’enlever mes chaussures dans cet espace sacré avant de poursuivre ma visite.

Pour moi, le musée Guimet représentait un espace sacré pour les Tibétains vivant en exil, un lieu où nous pouvions nous connecter à notre culture face à une campagne incessante de 70 ans visant à la détruire au Tibet par le gouvernement chinois. Le musée offrait un sanctuaire où l’identité tibétaine pouvait être préservée et célébrée, libérée des discours répressifs imposés par la RPC.

Récemment, lorsque le musée Guimet de Paris a pris la décision de remplacer le terme « Tibet » par « Monde himalayen » et de désigner « Art du Tibet » par la vague terminologie « Art tibétain », ce fut un choc pour les Tibétains de France et du monde entier. Ce changement est non seulement scientifiquement et historiquement inexact, mais il risque également de soutenir le récit colonial chinois sur le Tibet. En tant que musée possédant la plus grande collection d’art asiatique hors d’Asie, ses actions ont un poids considérable, conduisant à l’effacement de la culture et de l’identité tibétaines pour les générations futures.

Contexte historique et importance culturelle

Le Tibet n’est pas simplement un lieu sur une carte géographique. C’est une civilisation qui a prospéré pendant des siècles, riche d’un héritage unique qui date d’avant la création de la République populaire de Chine (RPC). Les arts, les traditions et les pratiques religieuses tibétaines prospèrent depuis des siècles, ancrés dans un contexte culturel unique qui mérite d’être reconnu et préservé. En diluant cette identité et en optant pour le « monde himalayen », le musée Guimet occulte la riche tapisserie de l’histoire tibétaine et contribue à un récit chinois qui cherche depuis longtemps à l’effacer.

Renommer des lieux n’est pas une mince affaire : elle est profondément liée aux dynamiques de pouvoir et à l’histoire coloniale. Le colonialisme européen a cherché à inscrire un ordre et un sens dans les paysages non européens en nommant des lieux. Nommer ou renommer des lieux était fondamental pour étendre le contrôle impérial sur les environnements physiques et humains. L’utilisation de la langue, de l’alphabet et du langage culturel de la puissance coloniale était importante pour exprimer et consolider l’autorité impériale de l’ancienne puissance coloniale, et la Chine perpétue ce principe dans ses colonies comme le Tibet et le Turkestan oriental.

Le changement de nom est une affirmation de l’autorité, qui détruit le lien autochtone avec la terre et la culture. Cela est particulièrement pertinent dans le contexte du Tibet, où de tels efforts de changement de nom font partie d’une stratégie plus vaste visant à effacer l’identité et l’histoire tibétaines. Cet effacement du Tibet est également un effacement et une dilution du riche patrimoine de notre monde qui va au-delà du Tibet.

En outre, le terme « Tibet » évoque également de fortes associations avec le mouvement « Free Tibet », qui a galvanisé l’attention internationale sur la lutte des Tibétains pour la liberté. La reconnaissance du Tibet comme une entité distincte rappelle la domination coloniale, les violations des droits de l’homme et la destruction culturelle perpétrées par la RPC. En essayant d’effacer le terme « Tibet », le gouvernement chinois cherche à étouffer ce récit, détournant l’attention de l’expérience tibétaine plus large au-delà de ce qu’il désigne comme la « région autonome du Tibet », qui englobe uniquement le Tibet central mais pas les deux autres provinces traditionnelles d’Amdo et de Kham.

Cette invisibilisation du Tibet dans une institution culturelle aussi importante que le musée Guimet est profondément alarmante. En s’intéressant à ces arts, les générations futures risquent d’assimiler une compréhension déformée de la culture tibétaine, qui ne reconnaît pas son caractère unique et son importance historique. Cela affecte non seulement les Tibétains, mais prive également le public mondial d’une appréciation plus complète des diverses cultures qui composent notre monde.

En adoptant une terminologie qui diminue l’identité du Tibet, le musée Guimet perpétue l’effacement de la culture tibétaine, favorisant un environnement dans lequel prospèrent les récits coloniaux. Cette décision pourrait influencer d’autres institutions et chercheurs, conduisant à une normalisation plus large d’une vision déformée de l’identité tibétaine qui ignore ses complexités et ses racines historiques.

Je crois que la capacité de nommer sa propre culture et son propre patrimoine est essentielle à l’autodétermination. Le peuple tibétain a le droit de définir son identité, son histoire et sa culture, sans aucune manipulation extérieure ni effacement. La décision du Musée Guimet de dépouiller le Tibet de son nom n’est pas simplement un choix institutionnel ; c’est un déni de ce droit fondamental.

Pour défendre ce changement incompréhensible, le musée Guimet justifie sa décision par sa volonté de rendre les collections « plus lisibles et compréhensibles pour les non-spécialistes ». Cependant, simplifier notre histoire ne rend pas justice à sa richesse. L’éducation et la sensibilisation du public doivent passer par une présentation authentique, respectueuse de la complexité de nos cultures plutôt que de les diluer. La beauté de l’histoire humaine et de l’Humanité réside dans sa complexité et sa diversité. Le musée doit présenter l’Histoire telle qu’elle est et non la réécrire !

Au vu de ces préoccupations, il est impératif que le monde tibétain, le milieu des études tibétaines et les mouvements anticoloniaux s’unissent et fassent pression sur le musée Guimet pour redonner au « Tibet » sa juste place dans ses expositions et ses communications. Nous devons plaider pour la reconnaissance du Tibet comme une entité culturelle et historique distincte, en veillant à ce que les générations futures n’héritent pas d’une compréhension diluée de son riche patrimoine.

Il ne s’agit pas simplement d’une question de terminologie, mais d’une question de justice pour une culture qui a subi plus de sept décennies d’oppression. Le musée Guimet a l’occasion de s’opposer aux récits coloniaux et d’affirmer son engagement en faveur d’une représentation authentique. En restaurant le « Tibet » dans ses expositions, il peut honorer la résilience du peuple tibétain et préserver son identité pour les générations à venir.

La décision de remplacer « Tibet » par « Monde himalayen » est une décision dangereuse et insidieuse qui perpétue les injustices historiques. Il est de notre responsabilité collective de remettre en question ce discours et de veiller à ce que les voix du peuple tibétain soient entendues, reconnues et célébrées. Ensemble, nous pouvons contribuer à préserver le riche patrimoine du Tibet et faire preuve de solidarité contre l’effacement culturel.

La lutte pour restaurer le nom « Tibet » va au-delà d’une simple question de terminologie. C’est une question de justice, d’honneur et de respect pour un peuple, son histoire, sa civilisation et son droit à l’autodétermination. En tant que communauté mondiale, nous avons la responsabilité de nous opposer à l’effacement culturel et de célébrer la richesse de la diversité qui enrichit notre humanité.

Signez cette pétition lancée par Students for a Free Tibet ici :  https://www.change.org/p/pr%C3%A9servons-l-identit%C3%A9-culturelle-tib%C3%A9taine-dans-nos-mus%C3%A9es

(Les opinions exprimées sont les siennes)

L’auteur est un ancien rédacteur du Bulletin tibétain et membre du conseil d’administration de SFT France et du Réseau international du Tibet. Il vit à Paris, en France.

Note – L’article a déjà été publié dans un média en ligne français.