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20/12/18 | 12 h 41 min par Te Nam

PALDEN GYATSO (1933-2018) « L’indomptable lion des neiges »

« Toc, toc, toc, » et d’une voix douce et un peu rauque que j’avais appris à reconnaître,
« Phosa, es-tu là ? » je m’en souviens comme si c’était hier quand Palden Gyatso venait dans mon petit appartement d’une pièce à Dharamsala. Il venait parfois pour faire traduire une lettre ou pour répondre à une qu’il avait reçues, parfois concernant sa prochaine visite médicale ou une invitation pour assister à une conférence pour partager son expérience.
Palden Gyatso, ancien prisonnier politique et porte-parole bien connu pour dénoncer les pratiques de torture pratiquées par la Chine au Tibet occupé, est décédé le 30 novembre 2018.
Je me rappelle de ma première rencontre avec Kusho Palden-la. J’étais avec un groupe d’étudiants américains pour lesquels nous avions organisé une réunion avec Kusho. C’est dans un de ces petits restaurants omniprésents à Dharamsala, où un voyageur pas très curieux n’aurait jamais pensé que nous serions agglutiné autour d’un moine tibétain qui avait passé 33 ans dans diverses prisons du Tibet occupé simplement pour avoir revendiqué la vérité – que le Tibet est un pays indépendant sous le colonialisme chinois. Et pour avoir osé parler du besoin de liberté du Tibet et des Tibétains, il a passé près de la moitié de sa vie en prison.
Kusho était un conteur accompli. Quiconque l’a écouté ou lu son livre « Le Feu sous la Neige » reconnaîtront l’attention portée aux détails, l’humour et la nature compatissante de sa vision de la vie. Je me souviens du moment exact où, alors qu’il était au milieu de son récit, il ôta sa prothèse dentaire pour révéler à tous le bilan infligé par les diverses séances de tortures qu’il a subis. Je n’ai jamais ressenti un instant de colère ou de remords. Pas un signe de rancœur contre ce que ses geôliers lui ont fait et à d’innombrables autres. Ce que j’ai ressenti, c’est sa dignité, son humilité et le récit factuel des faits qu’il a vécus.
J’ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois en tant que traducteur, en tant que Tibétain à Dharamsala, pour en apprendre davantage sur le passé et l’histoire récente de Tibet, en essayant de comprendre ce que la génération de Kusho avait vécu. Je retrouvais parmi ses secrétaires officieux et ayant le privilège de passer du temps avec lui dans divers contextes.
« En prison, nous chantions ‘Un jour, le soleil brillera à travers les nuages noirs’. La vision du soleil dissipant les ténèbres et éclairant nos esprits brisés nous maintenait en vie. Les prisonniers n’étaient pas les seuls à faire preuve d’endurance : les citoyens ordinaires, hommes et femmes, dont la vie quotidienne s’écoulait dans l’ombre du Parti communiste chinois en faisaient tout autant. Aujourd’hui encore, les jeunes garçons et filles qui n’ont jamais connu le Tibet du passé, et que l’on dit être les enfants du Parti, réclament la liberté à cor et à cri. Notre volonté collective de résister à l’injustice ressemble à un feu inextinguible. En regardant en arrière, je vois bien que l’attachement de l’homme à cette liberté s’apparente à un feu qui couve sous la neige » Palden Gyatso, dans son ouvrage ‘Le Feu sous la Neige’.
Né dans le village tibétain de Panam en 1933, année Royale Tibétaine du Singe d’Eau, Palden Gyatso a été ordonné moine bouddhiste à l’âge de 6 ans. En 1959, Kusho fut arrêté par les autorités chinoises et incarcéré pour avoir manifesté pacifiquement l’invasion. Il a été forcé de participer à des cours de «rééducation», a été affamé, a enduré des travaux durs et a été torturé brutalement. Libéré de prison en 1992, Kusho s’est enfui en Inde et a emporté avec lui certains des instruments de tortures utilisés contre lui comme preuve des abus du régime chinois. Gyatso a consacré sa vie à sensibiliser le public au sort tragique du peuple tibétain. Il a témoigné devant les Nations Unies et le Congrès américain. Son mémoire phare « Le Feu sous la Neige », publié en 1998, a été traduit en 28 langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires. Son autre mémoire, « L’autobiographie d’un moine tibétain », a été publié en 1997. Il était le sujet d’un film aussi titré « Fire Under the Snow » en 2008.
« Maintenant, ils (les Chinois) avaient compris que les prisonniers politiques ne s’amenderaient pas sur simple injonction du Parti. On nous qualifia désormais d’« irréformables », en nous traitant en conséquence », avait écrit Kusho.
Kusho incarnait un équilibre parfait – une symbiose entre son rôle de moine et celui d’activiste. À mes yeux, c’était un résistant de compassion. Jamais je n’ai entendu de lui la colère, la volonté de vengeance pour tout ce que lui et ses amis avaient enduré au Tibet-occupé.
Un ami non-Tibétain a récemment écrit à propos de sa première rencontre avec Kusho.
« Le Tibet en a assez des moines, devenez un militant pour aider », a répondu Kusho à sa question sur le fait d’être moine et de le devenir.
En dépit de ces 33 années passées dans les prisons chinoises, je vous remercie d’avoir gardé en vie la flamme, l’espoir de la liberté. Merci pour l’exemple que vous nous avez donné à propos de « Résister avec compassion » et ne jamais abandonner.
« Je suis heureux d’avoir vécu aussi longtemps. J’ai également été béni en prison lorsque j’ai failli mourir de faim, mais j’ai survécu contrairement à beaucoup de mes amis qui sont morts devant moi », avait-il déclaré à Phayul le 15 novembre.
Avec Kusho, nous les Tibétains, avons eu l’un des meilleurs représentants possible de la résistance tibétaine. Nous avons eu l’un des orateurs les plus dignes et les plus puissants de la lutte pour la liberté du Tibet.
Aujourd’hui, le décès de Kusho est pour moi aussi une perte personnelle. Qu’il renaisse bientôt parmi nous.
TE NAM·MARDI 11 DÉCEMBRE 2018