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28/05/25 | 11 h 14 min par Ugen-Tenzing NOUBPA

Paris / Musée Guimet : Propos d’un Tibétain fait Pupille de la Nation française en 1962, par Charles de Gaulle Président de la République.

Un dimanche, entre confusion spatio-temporelle et voix de vérité

Depuis longtemps, le dimanche est pour moi un espace à part : un temps de méditation, d’introspection, et d’auto-compte rendu de la semaine écoulée. Une halte silencieuse entre monde intérieur et monde extérieur — entre engagement spirituel et lucidité citoyenne.

Parmi les faits marquants de ces derniers jours, je retiens tout particulièrement la journée de mercredi, jour de Lhakar — le Mercredi Blanc, consacré à la résistance tibétaine non-violente. Ce mercredi-là, une voix forte et claire s’est élevée au sein du Sénat français : celle de la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio, Présidente du Groupe d’information internationale sur le Tibet.

Dans le cadre des questions au gouvernement sur les ingérences chinoises, en métropole comme en outre-mer, elle a osé nommer ce que d’autres préfèrent taire. Voici ses mots :

« En matière culturelle, trouvez-vous normal que le musée Guimet, qui est dépositaire d’un patrimoine culturel tibétain, ait définitivement supprimé le mot “Tibet” de son répertoire à l’automne dernier ?
Trouvez-vous normal de laisser agir les instituts Confucius au sein de nos universités, alors qu’ils sont, comme l’a confirmé le rapport d’information publié par notre ancien collègue André Gattolin en septembre 2021, le bras armé de la Chine

Cette interpellation courageuse résonne profondément en moi — comme en bien d’autres. Elle vient rompre le silence, redonner sens à une réalité que certains préfèrent gommer sous des concepts flous.

Car oui, il y a quelque chose de profondément troublant et pour tout dire d’ubuesque , à voir un musée national, censé préserver la mémoire des peuples, se comporter comme une personne atteinte de confusion spatio-temporelle. Tout se passe comme si le Musée Guimet, institution supposée éclairer le public, avait perdu toute boussole : désorienté dans le temps, flou dans l’espace, incapable de nommer ce qu’il expose, ni de reconnaître les identités culturelles dont il a la garde. Comme un individu en crise d’amnésie géo-historique, il ne sait plus situer le Tibet, ni même dire son nom.

Car faut-il vraiment rappeler que le “monde himalayen” n’est ni un peuple, ni une culture, ni une entité historique identifiable ? Cette expression fourre-tout englobe — selon les géographes eux-mêmes — des régions du Tibet, de l’Inde, du Népal, du Bhoutan, du Pakistan, de l’Afghanistan, et même de la Birmanie. Remplacer le mot Tibet par “monde himalayen”, c’est comme rebaptiser la France en “monde alpin” au nom d’une prétendue neutralité géographique : un non-sens qui confine à l’absurde.

Faut-il aussi rappeler au Musée Guimet que le monde alpin traverse la France, l’Italie, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie, Monaco et le Liechtenstein ? Et moi, pupille de la Nation française, je n’accepterai jamais qu’on dénomme la France par “monde alpin” ! Et que dire encore du monde méditerranéen ? Du monde jurassien ? Et pourquoi pas du “monde atlantique”, ou du “monde cévenol” ? Où s’arrête cette logique floue qui détricote les identités culturelles au profit de constructions abstraites, vidées de sens ? Où est la rigueur scientifique que l’on est en droit d’attendre d’un musée national ?

Et voilà qu’il revient à un humble artiste tibétain, pratiquant bouddhiste, non-violent, pupille de la Nation française, et de nationalité suisse, sans fonction académique ni politique, de rappeler à d’éminents conservateurs ce qu’est le monde himalayen — et surtout ce qu’il n’est pas. Il faut donc qu’un homme sans autre autorité que celle de la mémoire blessée vienne dire, calmement mais fermement, que le Tibet existe, qu’il a un nom, une histoire, une géographie, une culture, et un peuple.

Dans cette situation de désorientation spatio-temporelle du musée, il importe de revenir aux repères fondamentaux que sont les volontés et les références explicites des donateurs des collections tibétaines. Tous, sans exception, étaient profondément respectueux du Tibet, de son peuple et de son patrimoine, qu’ils ont voulu préserver et faire rayonner dans toute sa singularité. Ignorer ces repères, c’est non seulement trahir leur confiance, mais aussi dénaturer le sens même de la conservation patrimoniale.

Un musée digne de ce nom ne devrait jamais s’arroger le droit de réécrire l’intention des donateurs, ni de dissoudre une culture sous des catégories vagues ou idéologiquement motivées. En effaçant ce nom, le musée ne fait pas une simple mise à jour terminologique : il commet un acte politique grave, qui porte atteinte au droit à la représentation culturelle d’un peuple en exil. C’est là une faute éthique, une dérive idéologique, et une erreur historique. Et cela mérite d’être dénoncé avec la même force qu’on le ferait pour toute entreprise de réécriture du réel.

Bon dimanche, mes ami·e·s.
Puissent vérité, mémoire et dignité toujours trouver leur place — même dans les silences les plus épais.

བོད་དང་བོད་མི་མང་རྒྱལ་ལོ།
Le P’tit Bêtain Ugen-Tenzing NOUBPA
གུས་བོད་པའི་གླེན་ཆུང་ནུབ་པ་ཨོ་རྒྱན་ནས།

Fait Pupille de la nation française, en 1962, par Charles de Gaulle Président de la République française : Né en 1958 au Tibet, Ugen-Tenzing NOUBPA a été reconnu par la République française comme réfugié politique tibétain, puis adopté en 1962 en tant que pupille de la Nation, sous la présidence du Général de Gaulle – un geste fort de solidarité envers le peuple tibétain, que l’on contraste douloureusement aujourd’hui avec l’administration française imposant arbitrairement la mention de « nationalité chinoise » aux ressortissants tibétains.

Fondateur de la Communauté Tibétaine de France et ses Amis: Militant de la première heure pour la cause du Tibet, il fonde en novembre 1981 la Communauté Tibétaine de France et ses Amis (CTFA)première structure officiellement déclarée de la diaspora tibétaine en France. Il en rédige les statuts fondateurs, conçoit le logo symbolique « Fraternité dans l’Hexagone », et donne à l’association son nom en tibétain : ཕ་རན་སིའི་བོད་རིགས་ཚོགས་པ། (Association des Tibétains de France). Cette structure succède à un premier regroupement informel connu sous le nom ཕ་རན་སིའི་བོད་རིགས་སྐྱིད་སྡུག་ཚོགས་པ་ (Kyidougdes Tibétains de France), qui ne possédait jusqu’alors aucune existence statutaire.

Co-fondateur des Amitiés Franco-Tibétaines : En 1982, il cofonde avec le Père Christian Delorme – figure emblématique des luttes sociales à Lyon – les Amitiés Franco-Thibétaines, association pionnière du dialogue interculturel et de la solidarité avec le Tibet.

Vice Président de France Tibet : Au cours des années 1980, il joue un rôle majeur, (mais toujours dans une discrétion de rigueur), dans l’organisation des visites de Sa Sainteté le 14e Dalaï-Lama en France, sous l’égide et en coordination avec l’ambassadeur pour l’Europe de Sa Sainteté et du Gouvernement Tibétain en exil. Cette période fut marquée par une intense activité politique, diplomatique, associative et culturelle en France et dans les relations avec la représentation tibétaine en exil – à mille lieues de l’effacement progressif que l’on constate aujourd’hui, notamment à travers le cas du Musée Guimet.

Mon discours au Sénat en 2022 pour le 60ème Anniversaire de notre arrivée en France

Séance publique du mercredi 21 mai 2025 (après-midi) : Intervention de Madame la Sénatrice Jacqueline EUSTACHE-BRINIO

Le Monde du 12 octobre 1990 : Après la visite du dalaï-lama à Paris, la France marque un changement d’attitude à l’égard du Tibet