Comptoirs et réseaux transnationaux chinois, moteurs de l’orpaillage illégal en Guyane française
Autre article opex360 du 24 février 2024 : Les légionnaires ont engagé leurs nouveaux véhicules HT 270 dans l’opération Harpie pour la première fois
Résumé
L’orpaillage illégal en Guyane française constitue un enjeu d’intérêt national et un défi protéiforme pour les autorités publiques et la population. Cette atteinte à la souveraineté alimente les trafics illicites de réseaux criminels et accentue l’insécurité ambiante. La lutte contre ce fléau, notamment via l’Opération Harpie depuis 2008, a déjà provoqué la mort de militaires français, dont deux en 2023. Les opérations de répression coûtent chaque année 70 millions d’euros, tandis que le pillage du sol guyanais représente un préjudice économique majeur pour l’économie locale et les finances publiques, estimé à plus de 500 millions d’euros par an.
L’orpaillage illégal a de graves conséquences sanitaires et environnementales. L’imprégnation mercurielle et la pollution des sols affectent directement les populations amérindiennes françaises, en particulier les femmes enceintes et leurs enfants. La dégradation des cours d’eau et la déforestation sauvage, notamment au sein du Parc amazonien de Guyane, portent atteinte à un écosystème unique, source de biodiversité et puits de carbone.
Si ces activités illicites en Guyane française sont principalement conduites par des orpailleurs illégaux brésiliens, les garimpeiros, elles sont rendues possibles par des acteurs chinois, dont le rôle est essentiel bien qu’indirect. Les 120 comptoirs chinois établis le long de la rive surinamaise du Maroni jouent un rôle clé dans la logistique de l’orpaillage en approvisionnant en matériel et biens du quotidien les chantiers et en permettant leur financement. Les réseaux transnationaux qui les accompagnent facilitent le recel et le blanchiment de près de dix tonnes d’or extrait illégalement chaque année et sont impliqués dans divers pans de la criminalité environnementale, dont le trafic d’animaux sauvages. Comptoirs et réseaux chinois renforcent enfin la résilience des orpailleurs illégaux, ce qui nuit durablement à l’action de l’État et va à l’encontre des intérêts français.
L’essor de ces comptoirs chinois bénéficie d’un environnement régional propice marqué par des défaillances de l’État surinamais et une influence chinoise croissante, avec des liens étroits tissés avec certaines élites politiques surinamaises et un quasi-monopole dans le secteur du commerce de communautés intégrées depuis des décennies dans le tissu économique. Le cas guyanais s’inscrit dans un phénomène global de prédation de ressources minières par des acteurs chinois.
Au Ghana, au Mali, en Colombie ou encore au Suriname, des ressortissants chinois participent directement à l’exploitation illégale d’or, parfois encouragés, voire soutenus, par les autorités chinoises. Au-delà de l’opportunisme économique, Pékin cherche à accroître ses réserves aurifères pour renforcer la stabilité du yuan et diminuer sa dépendance au dollar dans un contexte de tensions croissantes avec Washington.
Il est nécessaire d’améliorer la compréhension tant de ce phénomène que de ses conséquences locales, et de mieux identifier le rôle de ces acteurs chinois dans l’orpaillage illégal en Guyane française. Cette étude en constitue une première étape. Elle repose sur des observations et entretiens conduits auprès de l’ensemble des acteurs de la lutte contre l’orpaillage au cours d’une mission de terrain en Guyane française et au Suriname début 2023, ainsi que sur plusieurs mois de recherches en sources ouvertes, notamment en langue chinoise.
Les auteurs tiennent à remercier l’ensemble des acteurs de l’État et de la société civile en Guyane française ainsi que le poste diplomatique à Paramaribo. Leur travail est indispensable pour lutter contre le fléau de l’orpaillage illégal sur le territoire national.

Comptoirs chinois établis le long du Maroni et sites aurifères actifs
SOMMAIRE
COMPTOIRS ET RESEAUX TRANSNATIONAUX CHINOIS, MOTEURS DE L’ORPAILLAGE ILLEGAL EN GUYANE
FRANÇAISE………………………………………………………………………………………………………….. 5
RESUME ……………………………………………………………………………………………………………………… 1
INTRODUCTION ……………………………………………………………………………………………………………… 5
1. LA PREDATION DE RESSOURCES MINIERES PAR DES ACTEURS CHINOIS, UN PHENOMENE GLOBAL…. .6
1.1. L’importance stratégique des ressources minières pour le régime chinois ……… 6
1.2. Des acteurs chinois au cœur de l’orpaillage illégal dans le monde………………….. 9
1.3. Criminalité environnementale : une implication chinoise croissante……………… 12
2. LES RESEAUX CHINOIS SUR LE PLATEAU DES GUYANES, UNE INFLUENCE DETERMINANTE………….. 15
2.1. Un réseau transnational entre le Suriname et la Guyane ………………………………. 15
2.2. Un quasi-monopole dans le secteur du commerce ………………………………………. 19
2.3. Des liens étroits avec le pouvoir surinamais ……………………………………………….. 22
3. ASSURER LA LOGISTIQUE ET L’APPROVISIONNEMENT, UNE CONTRIBUTION ESSENTIELLE …………… 24
3.1. Le rôle incontournable des comptoirs chinois le long du Maroni ………………….. 25
3.2. Des chaînes d’approvisionnement de la Chine jusqu’aux sites illégaux en
Guyane …………………………………………………………………………………………………….. 30
3.3. Une convergence entre les flux de matériel et d’or ………………………………………. 33
CONCLUSION ……………………………………………………………………………………………………………… 37
Introduction
L’orpaillage illégal en Guyane française constitue un enjeu d’intérêt national. La lutte contre ce fléau coûte a minima 70 millions d’euros à l’État tandis que le pillage de plusieurs tonnes d’or chaque année représenterait un manque à gagner supérieur à 500 millions d’euros pour l’économie locale et les finances publiques. Au-delà du préjudice économique – d’autant plus marqué que le département se trouve déjà dans une situation difficile avec un des niveaux de vie les plus faibles de France –, il s’agit d’une atteinte forte à la souveraineté française et d’un défi environnemental et sanitaire majeur, en particulier pour les populations amérindiennes.
Au sein du croissant aurifère guyanais, la « façade Ouest » regroupe l’immense majorité des sites d’orpaillage illégal. Près de 80 % des chantiers alluvionnaires y sont implantés. Pour la plupart, ces activités se situent à quelques dizaines de kilomètres du fleuve Maroni. Affectés par une grande porosité de la frontière entre le département français et le Suriname, le cours d’eau et ses abords sont devenus une artère cruciale de la logistique.
Cette mutation de l’écosystème de l’orpaillage illégal coïncide avec l’implication croissante d’acteurs chinois dans la zone. Près de 120 commerçants chinois assurent désormais l’approvisionnement en matériel d’orpaillage et produits du quotidien aux orpailleurs illégaux brésiliens, les garimpeiros. Ce ravitaillement en continu des 300 sites illégaux actifs en Guyane soutient leur résilience et contrarie l’action des forces de sécurité dans le cadre de la mission « Harpie », lancée en 2008. Les commerçants se faisant payer en or, ils participent eux aussi – au moins indirectement – au financement de l’orpaillage illégal, au blanchiment de l’or extrait en forêt et à la prédation des ressources minières en Guyane et au Suriname voisin.
La présence d’acteurs chinois dans l’orpaillage illégal sur le territoire français n’est pas un phénomène isolé. Il existe de nombreux précédents en Amérique latine et en Afrique avec, dans certains cas, ce qui diffère de la situation en Guyane française, une participation directe d’individus chinois dans l’extraction illégale d’or. L’implantation des commerces le long du Maroni coïncide avec une situation régionale propice, marquée par la présence de communautés chinoises anciennes et influentes, tant sur le plan économique que politique, ainsi qu’un environnement économique et politique dégradé des deux côtés du fleuve.
Cette étude vise à mieux comprendre et évaluer le rôle des acteurs chinois dans l’orpaillage illégal en Guyane française. Pour cela, elle s’intéresse au phénomène global de prédation de ressources minières par des acteurs chinois, dans lequel le cas guyanais s’insère (1) ; elle analyse les ressorts de l’influence chinoise au Suriname et en Guyane (2) ; et elle identifie les principaux axes de la filière logistique, avec la place centrale des comptoirs chinois le long du Maroni et des réseaux transnationaux établis autour du Suriname (3).
Les informations recueillies reposent principalement sur des observations et entretiens conduits auprès de l’ensemble des acteurs de la lutte contre l’orpaillage au cours d’une mission de terrain en Guyane française et au Suriname en janvier-février 2023, ainsi que sur plusieurs mois de recherches en sources ouvertes en langue chinoise, dont des sites officiels, articles académiques, médias et réseaux sociaux.
1. La prédation de ressources minières par des acteurs chinois, un
phénomène global
…/… suite rapport
Conclusion
Bien qu’indirect, le rôle des comptoirs chinois est essentiel car ils rendent possible et facilitent l’orpaillage illégal sur le territoire français. Les 120 comptoirs établis le long du Maroni, et les réseaux transnationaux qui les accompagnent, approvisionnent constamment en matériel et biens du quotidien les garimpeiros, participent au financement de leurs activités, et nuisent durablement à l’action de l’État français. Cette mainmise présente d’importants risques pour
les intérêts de la France :
• L’implication d’acteurs chinois dans l’écosystème d’orpaillage dans le bassin du Maroni constitue un facteur structurant de l’insécurité ambiante. Le développement des comptoirs a favorisé l’émergence d’activités interlopes, telles que la prostitution et le narcotrafic, tout en accentuant les risques sécuritaires liés aux bandes criminelles et factions brésiliennes qui opèrent dans la région amazonienne. Les liens entre les magasins et les réseaux criminels chinois implantés dans la zone, tel le « gang de Putian », sont susceptibles d’alimenter d’autres pans de la criminalité environnementale comme le trafic de jaguars et l’exploitation illégale de bois.
• En alimentant le pillage des ressources aurifères et en facilitant le recel et le blanchiment de près de dix tonnes d’or par an, les comptoirs chinois portent atteinte à la sécurité économique de la France. Ce préjudice est d’autant plus important qu’il coïncide avec une accélération du développement de l’économie souterraine et une dégradation du tissu économique local dans l’ouest guyanais face à une offre chinoise très compétitive.
• L’orpaillage illégal est responsable de la déforestation chaque année de près de 500 hectares de forêt, de la dégradation des cours d’eau de Guyane et ainsi d’une perte nette pour la biodiversité. Compte tenu du manque de gouvernance et de l’opacité dans laquelle ces comptoirs se développent, leurs activités génèrent des problèmes supplémentaires en matière de pollution et de santé publique : décharge sauvage, non respect des normes de conservation des denrées alimentaires, vente illicite de mercure qui conduit à l’imprégnation mercurielle des populations amérindiennes et favorise le risque d’apparition de foyers infectieux de malaria et autres zoonoses.
• La situation de l’orpaillage illégal en Guyane française est indissociable de la prédation de ressources minières par des acteurs chinois dans d’autres pays d’Amérique latine ou d’Afrique, facilitée ou soutenue tacitement par les autorités chinoises. Il s’agit d’un enjeu de souveraineté, qui nécessite une réponse adaptée. Cette étude constitue une première étape dans la compréhension de l’implication d’acteurs chinois dans l’orpaillage illégal en Guyane. Il ne s’agit que d’un travail exploratoire et partiel, qui vient compléter des mesures concrètes et une évolution du dispositif de lutte contre ce
fléau. Il ne vise nullement à accuser l’ensemble des communautés chinoises en Guyane française et au Suriname, ni à mettre en cause le travail considérable fourni par l’ensemble des acteurs de l’État et de la société civile en Guyane française.


