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La ministre suédoise des affaires étrangères, Margot Wallström, avait qualifié vendredi « d’inacceptable » la détention de M. Dahlin. Reporters sans frontières (RSF) avait appelé jeudi 21 janvier l’Union européenne à prendre des sanctions contre CCTV et l’agence de presse Xinhua, au motif qu’elles sont « des armes de propagande massive et cessent de facto d’être des médias. » À Pékin, l’ambassadeur d’Allemagne, Michael Clauss, a rappelé dans un communiqué en chinois que « les déclarations d’une personne détenue n’ont leur place que dans un tribunal, en présence d’un avocat librement choisi, et non pas sur la télévision d’Etat ». Le reportage de CCTV sur l’affaire Peter Dahlin livrait au public chinois le parfait scénario de l’implication des « forces hostiles » occidentales dans les « activités subversives » des avocats des droits de l’homme chinois – en l’occurrence ceux de la firme Fengrui, dont plusieurs membres connus ont été inculpés il y a dix jours pour « subversion de l’Etat ». M. Dahlin y était nommément accusé par la voix off « d’interférer sur des dossiers chauds et sensibles » et de « susciter des incidents collectifs » – comme par exemple la tentative de deux militants chinois financés par l’ONG de faire sortir de Chine en octobre dernier le fils de l’avocate Wang Yu. Cette personnalité emblématique du combat pour l’état de droit en Chine était alors en détention secrète. Tous deux appartiennent à Fengrui. Les médias officiels chinois avaient déjà largement instrumentalisé l’affaire.Lire aussi : Pékin met en scène un « enlèvement » du fils de la dissidente Wang Yu
M. Dahlin reconnaissait avoir soutenu des militants qui ont « violé la loi », en « faisant passer illégalement une frontière internationale au fils de Wang Yu ». Puis le Suédois détaillait le barème des primes accordées aux avocats : 700 euros par mois pour un projet spécifique et jusqu’à 3 000 euros pour « les avocats travaillant sur des cas difficiles ». Sans transition, le commentateur affirmait que M. Dahlin « a utilisé pour ses besoins personnels » la moitié du 1,5 million d’euros de financement reçus par l’ONG.Théâtre de l’absurde
Pour conforter la thèse du complot ourdi par des forces hostiles étrangères, plusieurs militants apparaissaient à leur tour devant la caméra. Un certain M. Wang, dont les yeux étaient floutés, avouait avoir pris conscience « que cette organisation était la tête de pont d’une vaste entreprise antichinoise. Elle cherchait à placer en Chine ses espions afin de trouver des problèmes dans les couches les moins privilégiées de la société, de déformer, exagérer et inventer les faits ». Plusieurs militants chinois ont reconnu dans ce « témoin » providentiel Wang Qiushi, un jeune avocat des droits de l’homme « disparu » le 9 janvier. Ils jugent ses propos « totalement incompatibles avec ses convictions ».Lire aussi : En Chine, la société civile sous pression
Ce théâtre de l’absurde afflige ceux qui connaissaient Peter Dahlin et son association. « Cette ONG avait une action totalement légitime sur les droits des travailleurs, la formation d’avocats aux pieds nus [qui plaident dans les affaires de droits de l’homme] ou de journalistes. Ils soutenaient aussi des familles de défenseurs des droits de l’homme emprisonnés » explique sous couvert d’anonymat un diplomate européen anciennement en poste à Pékin. L’ONG était soutenue par les grands bailleurs de fonds, dont l’Union européenne, directement depuis Bruxelles. « C’était à la demande de l’ONG car ils souhaitaient être discrets » poursuit cette source. Cette stratégie a donné prise aux accusations du régime. L’attaque contre l’ONG de Peter Dahlin s’inscrit dans une offensive au long cours contre le milieu associatif chinois et les avocats des droits de l’homme. « Dans les villes petites et moyennes, les autorités veulent bannir de chez elles les avocats de droits de l’homme. Or, qu’est-ce qui définit un avocat des droits de l’homme ? On ne revendique pas cette qualité. Mais les autorités vous collent cette étiquette dès que vous défendez certaines victimes [les dissidents, les membres du mouvement religieux banni Falun Gong, etc.] », avait confié au Monde sous couvert d’anonymat il y a quelques mois l’un des militants chinois incarcérés apparaissant dans le reportage sur Peter Dahlin. Cette personne disait subir une pression intense de la part des agents chargés de la surveiller : « Ils me disent : cette fois, ce n’est plus pareil. C’est grave. On doit suivre les ordres, on ne peut rien faire ». Les confessions télévisées de Peter Dahlin avaient suscité l’émoi dans les milieux associatifs et les chancelleries européennes en Chine. Il avait été intercepté par la police chinoise dans la nuit du 3 janvier sur la route de l’aéroport à Pékin et incarcéré. Le 19 janvier, une chaîne publique, CCTV 13, diffusait un long reportage étayant les soupçons d’activités subversives prêtées à M. Dahlin et aux avocats que soutenait son association, tous à ce jour en détention.- image: http://s2.lemde.fr/image/2013/03/29/24×24/1100508284_4_56b3_13645757929598-avatar-pedroletti_f5430bb35ff781ef4dd0d15bb8e05acd.jpg
Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)
Journaliste au MondeLe Monde.fr | • Mis à jour le | Par Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)

