La stratégie d’influence menée par Pékin est perçue comme «pacifique» par Paris. Le temps de la naïveté n’a que trop duré.

par Dov Alfon

publié le 26 juillet 2021 à 21h15
C’est un terme trompeur dans sa douceur, le soft power chinois. Pour un peu, on se plongerait volontiers dedans, et c’est d’ailleurs ce que nombre d’universités françaises ont naïvement fait. La France définit «soft power» par la capacité d’un Etat «à influencer et à orienter les relations internationales en sa faveur par un ensemble de moyens autres que coercitifs», et la Direction de l’Information (Dila) rattachée au Premier ministre de préciser : «Il s’agit là d’autant de moyens pacifiques». Pacifiques, vraiment ? Découvrant aujourd’hui notre enquête, les services du Premier ministre pourraient peut-être réviser leur copie. Sur le territoire français, l’appareil de surveillance mis en place par le régime communiste cible ses ressortissants ou les Français issus de la diaspora chinoise et ayant donc des parents en Chine, moyen de pression efficace pour une puissance sans grands scrupules. Si un étudiant à Paris critique en classe la politique menée au Tibet, au Xinjiang ou à Hongkong, des policiers se mettent en mouvement dans une province chinoise. Si c’est un professeur, des menaces à peine voilées vont être prononcées, mettant en péril le partenariat tant vanté. Le milieu universitaire commence à s’en rendre compte, mais bien tard. «Nous avons sans doute été naïfs», plaide un responsable. Sans doute. Mais comme une ligne rouge a clairement été franchie, il est peut-être temps de définir de nouvelles règles pour accepter les oboles chinoises, sauf à être soupçonné de fausse naïveté, ou d’avoir de vrais problèmes de déontologie. Il est intenable que des étudiants venus faire leurs études au pays des droits de l’homme soient confrontés à des coercitions, menaces et actes de censure. Il n’est pas question, bien sûr, d’arrêter la coopération universitaire avec la Chine. Mais face à la stratégie chinoise, la France a besoin de définir des règles claires pour se protéger, et pour protéger son milieu éducatif.
Lire notre enquête

Dans les facs françaises, des travaux dirigés par Pékin

par Laurence Defranoux et Marie Piquemal

publié le 26 juillet 2021 à 21h14
C’est un enseignant-chercheur qui fait des bonds à la terrasse d’un café, ­furieux contre la direction de son université qui a signé à tout-va des partenariats avec la Chine. C’est cette conférence sur le Xinjiang qui a tourné au pugilat après l’intervention de deux employés du consulat chinois. Ou encore ce jeune chercheur spécialiste de la Chine qui répond que, «bien sûr», il parle du Tibet dans ses cours mais «en mettant les formes» et la boule au ventre que son prochain visa soit refusé.

https://www.liberation.fr/international/asie-pacifique/luniversite-est-lune-des-portes-dentree-de-la-strategie-dinfluence-chinoise-20210727_EHLA54DY7RDWXITY7MYNOLAJPM/

Stratégie d’influence

«L’université est l’une des portes d’entrée de la stratégie d’influence chinoise»

Pour la chercheuse Nadège Rolland, l’infiltration des domaines intellectuels n’est pas un «soft power» mais le résultat d’actions concertées au plus haut niveau du parti-Etat.

(Adrià Fruitos/Libération)

par Laurence Defranoux

publié le 27 juillet 2021 à 7h28
Nadège Rolland est chercheuse sur les questions politiques et de sécurité en Asie au National Bureau of Asian Research à Washington, autrice d’un récent rapport sur la manière dont les groupes de réflexion en Chine servent de relais à la politique d’influence du régime autoritaire.

Y a-t-il une stratégie, construite et assumée, du régime chinois d’interférer dans les cours délivrés dans les universités du monde entier, et donc aussi en France ?

La volonté d’influence existe, oui, et Xi Jinping, de plus en plus désinhibé, le dit haut et fort. Le Parti communiste chinois veut reproduire à l’échelle mondiale les tactiques de contrôle et d’influence qu’il exerce dans son propre pays. En Chine, l’Etat contrôle tout, surveille ses ressortissants dans tous leurs faits et gestes. Le régime commence à utiliser les mêmes méthodes sur l’échiquier mondial, notamment en France, même si l’on n’en perçoit que les prémices. L’université est l’une des portes d’entrée de cette stratégie d’influence. C’est l’un des conduits utilisés par Pékin pour délivrer ses messages.
Quels messages ?
Délivrer une vision positive des actions du Parti communiste chinois. L’objectif est de façonner et modeler la perception du régime. Et qu’à terme, le modèle politique chinois s’impose comme une alternative.
N’est-ce pas les mêmes ressorts du soft power, que pratiquent les Etats-Unis ou la France depuis des lustres ?
Non ce n’est pas pareil. Le soft power, c’est la capacité d’un pays à donner envie aux autres, à les attirer. «Copiez mon modèle, pour être aussi extraordinaire que moi», si on résume. Ce sont, par exemple, les meilleurs étudiants à travers le monde qui rêvent d’aller à Harvard. Ce qu’est en train de faire le régime chinois, c’est complètement différent : tout est orchestré par l’Etat, qui tente de tout contrôler et d’imposer une seule façon de percevoir la Chine.
Cette stratégie fonctionne-t-elle ?
Regardez dans les pays en développement, qui sont le cœur de l’action du régime chinois en ce moment. Dans les Etats où les universités sont encore peu structurées, il est beaucoup plus facile pour la Chine de s’imposer en acteur indispensable. D’autant que le régime de Pékin est très généreux : il envoie ses propres enseignants chinois pour donner gratuitement des cours. Quand dans une université, vous n’avez aucun sinologue, que votre seule source de connaissance est constituée des professeurs envoyés par le régime chinois, comment avoir le recul critique nécessaire .
Et en France ?

Le régime chinois a une capacité incroyable à s’adapter selon l’endroit où il souhaite opérer. Il identifie les manquements d’un système et s’y engouffre. En France, il cible les petites universités, où par définition les labos sont moins dotés, où il peut obtenir des résultats à peu de frais. Les stratégies d’influence sont invisibles et très compliquées à mettre en lumière, souvent dans la zone grise, avec des actes pas forcément illégaux. La Chine pose les jalons dont nous mesurerons l’ampleur dans une décennie.

Sommes-nous collectivement naïfs ?

Il y a quarante ans, quand la Chine a décidé de s’ouvrir vers l’extérieur, puis à la fin de la guerre froide, lorsque l’Union soviétique est tombée, le discours à l’époque, partagé par tout l’Occident, était : «Si la Chine veut s’ouvrir, ouvrons-nous aussi vers elle, on a tout à y gagner». On pensait tous que notre modèle démocratique allait infuser. Mais nous sommes en 2021, Xi Jinping est au pouvoir depuis bientôt quatorze ans [nommé vice-Président en 2008, et président depuis 2013, ndlr], et le régime se durcit encore. On est prisonniers de notre élan du début, on est dans une forme de déni collectif. Il faudrait un électrochoc, un acte fort qui déclenche enfin une réelle prise de conscience. Visiblement, les preuves sur l’enfermement des Ouïghours n’ont pas suffi… Or, sans une prise de conscience collective, nous ne pouvons pas réagir.

Asie Pacifique, publié le 26 juillet 2021 à 21h15
Annoncé dans Telematin :
L’amertume des enseignants …:

https://www.france.tv/france-2/telematin/2673629-emission-du-mardi-27-juillet-2021.html

La séquence qui nous intéresse est à 2 heures 12 minutes 35 ´´