Oxford, Royaume-Uni – « Changer le monde ne dépend que de nous. Si chacun d’entre nous s’y essaie, la génération à venir verra peut-être l’émergence d’un monde plus heureux, plus pacifique, » a insisté le chef spirituel du Tibet, Sa Sainteté le Dalaï Lama. Il prenait la parole ce lundi au Magdalen College à Oxford, point de départ d’une visite de neuf jours au Royaume Uni.
« Nous ne pouvons pas changer le passé, et le futur reste encore à écrire, mais ses causes sont entre nos mains. Nous pouvons changer l’avenir. La génération du 20ème siècle, à laquelle j’appartiens, a créé toutes sortes de problèmes que vous devrez résoudre, » a expliqué Sa Sainteté le Dalaï Lama au cours d’un échange avec des écoliers sur le thème « Ce que la vie m’a enseigné » à Rhodes House au Magdalen College d’Oxford, Royaume-Uni, le 14 septembre 2015.
« Vous êtes notre source d’espoir, alors peut-être la fin du 21ème siècle sera-t-elle pacifique et plus heureuse. Plutôt que de nous focaliser sur les différences qui nous séparent, nous devons voir en quoi nous sommes interdépendants. Nous devons comprendre que tous les êtres humains appartiennent à une même grande famille, » a insisté Sa Sainteté.
La démilitarisation et le désarmement peuvent sembler utopiques, mais ce rêve peut devenir réalité et permettre de construire un monde plus heureux et plus pacifique, » a-t-il dit, avant d’ajouter « L’avenir est entre vos mains, mais le rendre pacifique et heureux nécessite de la compassion et le souci du bien-être des autres. Pour en faire une réalité, il faut intégrer dans l’éducation une morale laïque et des valeurs universelles. »
Les enfants étaient partagés en trois groupes. Le premier a interrogé le Dalaï Lama sur les réfugiés syriens. Sa Sainteté a exprimé sa satisfaction de voir que leurs problèmes commençaient à être pris au sérieux. Il a observé qu’il fallait être pragmatique dans la mesure où les accueillir impliquait de leur donner éducation, soutien et emplois sur le long terme. Et qu’il était encore plus important de résoudre, dans leur pays d’origine, les problèmes qui en ont fait des réfugiés.
Le deuxième groupe d’élèves a expliqué au Dalaï Lama qu’ils avaient trois règles : « Être bienveillant, être bienveillant, et être bienveillant. » Sa Sainteté a approuvé, précisant « C’est juste parce que notre propre bien-être est lié à celui du reste de l’humanité. Nous devons penser au bien-être de tous les êtres humains. »
Le troisième groupe lui a offert un panier d’œufs provenant des poules dont ils s’occupent.
S’exprimant devant les membres du Centre de la Compassion du Dalaï Lama (DLCC), Sa Sainteté a laissé entendre que, bien qu’étant au début du 21ème siècle, nous étions entravés par des façons de penser d’un autre âge qui donnaient naissance à des problèmes créés de toute pièce par l’homme.
Il a cité les récentes démonstrations de force militaire qui se sont déroulées en Chine et en Russie, et au cours desquelles les deux pays ont fièrement exhibé leurs armes. « Nous devons accepter le fait que nous aspirons tous au bonheur, et que nous ne voulons pas souffrir. Pour ce faire, il nous faut améliorer l’éducation et faire un travail de sensibilisation. »
Répondant à une suggestion selon laquelle il pourrait être bientôt possible d’éliminer la douleur en avalant une pilule, Sa Sainteté a fait part de son scepticisme quant au fait que l’on pourrait résoudre notre mal-être de la même manière :
« Je doute que cela nous permette de vaincre les émotions qui nous perturbent. Elles sont logées dans notre mental et c’est là que nous devons nous y attaquer. Ce qui est beaucoup plus important, c’est de comprendre l’ensemble du système de nos émotions. C’est un sujet dont la psychologie indienne traditionnelle avait autrefois une profonde compréhension. Les Tibétains ont entretenu cette connaissance et l’ont conservée vivante. »
Sa Sainteté a parlé des trois parties qui constituent la littérature bouddhiste traditionnelle, à savoir la science, la philosophie et la religion. Science et philosophie peuvent intéresser tout un chacun à un niveau intellectuel, alors que l’aspect religieux est l’affaire des Bouddhistes. Il a pour finir suggéré d’examiner comment associer la compassion à un véritable sens des réalités.
Au cours d’une rencontre avec des membres du Département d’Études Tibétaines d’Oxford après le déjeuner, ceux-ci lui ont remis un livre qu’ils avaient tous signé en hommage à Anthony Aris, gravement malade.
Dans ses remarques, Sa Sainteté a rappelé que lors de son introduction au Tibet, le Bouddhisme était pertinent et utile. Les Tibétains belliqueux étaient devenus plus compatissants et plus pacifiques. Son conseil a été de regarder ce qui serait pertinent de nos jours dans les études tibétaines, et il a raconté l’histoire d’un ex haut responsable tibétain qui gagnait maintenant sa vie en épluchant des légumes aux États-Unis.
Ses collègues avaient remarqué qu’il mettait les vers de terre et les insectes de côté et qu’il les relâchait à la fin de son horaire de travail. Quand ils lui en ont demandé la raison, il leur a expliqué que les Tibétains avaient un profond respect pour toutes les formes de vie, et qu’il n’y avait nul besoin de tuer ces créatures. Son exemple a été bientôt suivi par nombre d’entre eux.
» Les Tibétains ont leur culture propre » a rappelé Sa Sainteté. « Ce n’est pas la culture chinoise et elle vaut d’être préservée. Qui plus est, ce sont la culture, la langue et la religion qui unissent aujourd’hui les Tibétains. »
Lors du dernier rassemblement de la journée, dans le cadre de l’inauguration du DLCC, Sa Sainteté à conversé avec son vieil ami Alex Norman. Il a relaté certaines leçons apprises au cours de sa propre vie. Il a insisté sur la nécessité d’encourager l’éducation qu’il considère comme notre seul espoir. Tandis que les caractères cultuel et philosophique de la religion demeurent à peu près constants, a-t-il observé, il est nécessaire d’en modifier les aspects culturels quand ceux-ci sont dépassés.
Insistant une fois de plus sur le besoin d’une éthique séculière, il a fait remarquer que le Dr Ambedkar et Rajendra Prasad, le premier Président indien, tout en étant profondément religieux, ont rédigé une Constitution strictement laïque pour l’Inde nouvellement indépendante. Il a réaffirmé qu’une telle approche séculière était toujours pertinente et appropriée à l’heure actuelle.
Selon lui, les découvertes scientifiques indiquent que la nature humaine est, à la base, pleine de compassion. En même temps, le bon sens nous dit qu’une famille altruiste et compatissante est heureuse, même si elle n’est pas très aisée. Les riches incapables de la plus élémentaire sollicitude, et enclins à la jalousie sont malheureux.
Interrogé sur ce point, il a répondu que la religion avait bien évidemment un rôle à jouer, mais dans la mesure où aucune religion ne rencontrerait jamais un accueil universel, l’éthique laïque était plus appropriée de nos jours. Quand le public lui a demandé un dernier conseil, il leur a répondu :
« Soyez réalistes. Quand les vieux font semblant d’être jeunes et les imbéciles font semblant d’être intelligents, il vaut mieux se contenter d’être réaliste. Changer le monde ne dépend que de nous. Si chacun d’entre nous s’y essaie, la génération à venir verra peut-être l’émergence d’un monde plus heureux et plus pacifique. »
Traduction France Tibet

