Quand la réincarnation du dalaï-lama affole la Chine
Manœuvres. Pékin entend saboter la succession du dalaï-lama. À 88 ans, le dirigeant tibétain
fourbit sa riposte.
Le Point
Quand la réincarnation du dalaï-lama affole la Chine Manœuvres. Pékin entend saboter la succession du dalaï-lama. À 88 ans, le dirigeant tibétain fourbit sa riposte.
De notre envoyé spécial en Inde, Jérémy André, avec Abhishek Madhukar
La foule déborde du grand temple construit dans les hauteurs de Dharamsala, en Inde. Tenzin Gyatso, nom bouddhiste du 14 dalaï-lama, est assis à la place d’honneur pour son 88 anniversaire. La célébration focalise de plus en plus l’attention à mesure que Sa Sainteté franchit les seuils du grand âge. Le double 8 porte bonheur en Asie, en particulier chez les
Chinois. Mais les apparitions publiques de l’« océan de sagesse » – traduction de son titre – sont devenues rares depuis la pandémie, alimentant les questions sur sa santé.
Jusqu’à la dernière minute, ce jeudi 6 juillet, le doute a subsisté sur sa participation à la cérémonie. Pour l’aider à s’asseoir et à se lever, deux moines le tiennent par les bras. Ses genoux le font souffrir. « Quand je l’aide à descendre de voiture, je sens qu’il a de moins en moins de forces », nous chuchote un cadre tibétain, qui se désole de reconnaître les signes du vieillissement. Le dalaï-lama est hiératique, emmitouflé dans son immuable kesa rouge et jaune safran. Sa nuque est courbée, son regard se perd parfois. Chacun de ses gestes est scruté comme s’il pouvait révéler les secrets de son dossier médical. Les danses et musiques folkloriques s’enchaînent. Il coupe son gâteau rose bonbon, tranchant plusieurs parts d’un geste soudain ferme et décidé. La foule se détend et entonne un « Happy birthday to you ! » dont il bat le rythme des mains.
Star. Un moine lui pose une micro-oreillette. Telle une star, le dirigeant tibétain rajeunit de trente ans dès qu’il entre en scène. « J’ai 88 ans, mais, quand je me regarde dans le miroir, j’ai l’impression d’être dans ma cinquantaine ! blague-t-il sous les rires. Mon visage n’a pas l’air vieux. J’ai toutes mes dents, je n’en ai pas perdu une seule. […] Je ne suis pas sénile – pour le moment. D’après les prophéties et ma propre estimation, certains signes montrent que je vais vivre plus de cent ans. »
Il évoque sa rencontre avec Mao Zedong, en 1954, comme pour narguer tous ces empereurs rouges qu’il a enterrés un à un depuis cinquante ans. « Si Mao était en vie et discutait avec moi, je serais capable de le convertir au
bouddhisme ! » lance-t-il avant de partir dans un long rire sardonique. Après quoi il lui faut rentrer dans sa résidence, face au temple, pour recevoir les félicitations téléphoniques du Premier ministre indien, Narendra Modi.
Entouré de moines qui le soutiennent, Tenzin Gyatso traverse la cohue puis disparaît tandis qu’une brume mystérieuse tombe sur le Petit Lhassa, le quartier où il réside depuis qu’il a choisi l’exil en 1959.
Vautour. Qu’il doit être irritant de concentrer tant de regards en vieillissant ! Tel un vautour tournoyant dans le ciel, la Chine est obsédée par la mort du dalaï-lama. Cadres du Parti communiste chinois (PCC) et universitaires glosent à longueur de sessions de travail et de revues marxistes sur l’« ère post-dalaï-lama ». À deux reprises cette année, la police indienne a arrêté des espions chinois, à Dharamsala et à New Delhi, et confié à la presse qu’ils venaient collecter des informations sur la santé et la réincarnation du dalaï- lama. À l’approche du 88 anniversaire, un « Centre de recherche chinois en tibétologie » a convoqué la presse à Pékin pour disserter sur le Xizang, le nom « affaire du Xizang » le PCC a rappelé les règles qu’il entend imposer à la succession du chef du bouddhisme tibétain : « la réincarnation des bouddhas vivants (surnom chinois des lamas reconnus colle la réincarnation d’un maître religieux disparu, NDLR) doit être approuvé par le gouvernement central » et » le successeur doit être recherché en Chine« .
En 2011, le dalaï-lama avait symboliquement confié son pouvoir temporel à un Parlement en exil et à un exécutif séculier. Et il avait pour la première fois statué : « Ma réincarnation ne regarde que moi« , promettant des instructions plus détaillées pour ses 90 ans, en 2025. Seule règle d’or et déjà établie, le 15e panchen-lama naitra en « terre libre » – autrement dit dans une démocratie, et non au Tibet occupé par la Chine. Et de semer, à l’oral cette fois, des indices contradictoires : sera-t-il vraiment obligé de se réincarner? Pas forcement… Et sinon, pourquoi pas aux Etats-Unis? Pourquoi pas en femme, jolie qui plus est? Ou directement en adulte – selon une méthode alternative, l' » émanation », qui permet à certains lamas de migrer dans un individu près à diriger ?
Rites préparatoires. Manières de brouiller les pistes ? « Il est plus probable qu’un enfant soit trouvé en Inde« , pari Robert Barnett, professeur à l’université de Londres et référence mondiale sur la question. Les tibétologies penchent pour une réincarnation classique dans les communautés bouddhistes tibétaines d’Inde, refuge des exilés. Par exemple, dans de hautes vallées himalayennes où le dalaï-lama se rend régulièrement. La rumeur veut qu’il y accomplisse des rites préparatoires. D’où l’insistance soudaine de la Chine de la nécessité de se réincarner sur son territoire ? Cette revendication est apparue à la fin des années 2010. Il y a pourtant des précédents en Mongolie et en Inde. Inquiets, diplomates américains et indiens tentent d’arracher des confidences au dalaï-lama. « Les Tibétains commencent à se préparer. Ils ne veulent pas y penser, mais ils n’ont pas le choix » , laisse échapper un membre du cabinet du premier ministre Modi. Un conseil pour gérer la succession est en place, et Samdhong Rinpoché, vieux compagnon de route du chef tibétain, est pressenti comme régent.
« Parmi les observateurs tibétains et indiens de la Chine, on juge très sage la décision du dalaï-lama de ne pas divulger tous les détails affirme Penpa Tsering, nouveau chef de l’administration tibétaine en exil dans son bureau de Dharamsala, car la Chine ne sait pas gérer l’imprévisibilité. Si nous annonçons notre plan maintenant, elle aura toutes las cartes en mains pour manipuler la communauté internationale. » Depuis son élection, en 2011, cet ancien représentant tibétain à Washington sillonne les communautés pour resserrer les rangs – il revient tout juste d’Australie. Penpa Tsering ne nie pas la difficulté à traiter le sujet. « Même si ce n’est pas tabou, c’est de très mauvais augure de parler du moment où le dalaï-lama quittera son corps physique. » Cela n’empêche pas de poser des jalons. Première étape, la mobilisation des bouddhistes de par le monde. Tibétains dès novembre 2019, bouddhistes d’Asie à Colombo en janvier 2021, Indien fin 2022, moines japonais début 2023 … tous se prononcent par avance contre un successeur imposé par la Chine. « Le public lui-même, que ce soit les communautés religieuses ou les groupes religieux, émettra des résolutions sur ce sujet, qui seront présentées à sa Sainteté quand il atteindra 90 ans » , annonce Tenpa Tsering. Pour contrer les plans de Pékin, le dalaï-lama ferait ainsi de sa propre mort un enjeu démocratique.
« Nul ne sait mieux que lui de quoi il retourne, acquiesce le tibétologie Robert Barnett, tant dans ses rapports avec les communistes chinois que pour sa succession. Il en a fait l’épreuve par son histoire. Toutes les affaires tibétaines sont ainsi des processus de « négociations » que l’on mène non pas au sens propre, mais en gérant les pressions de différentes puissances. » Tenzin Gyatso est de fait le dernier témoin vivant de sa réincarnation. Né en 1935 dans une famille de paysans de L’Amdo, une région du nord-est du Tibet qui correspond à la province chinoise du Qinghai. La mot dub, de son vrai nom, a deux ans quand il est désigné. Un livre rédigé par un moine intitulé Découverte, identification et intronisation du 14ᵉ Dalaï Lama a été édité en 2000 par la Bibliothèque des archives et des œuvres tibétaines à Dharamsala, avec les biographies de ses prédécesseurs et des compilations sur la réincarnation. Ce document consigne les rites de succession unique au monde de cette dynastie de rois prêtres.
Tulkou Quand l’esprit atteint le niveau le plus subtil, il acquiert la capacité à se séparer du corps sans dépendre de lui, explique le moine d’Or, directeur de la bibliothèque et ancien interprète personnel du 14ᵉ Dalaï lama. Les personnes d’un haut niveau spirituel et d’une grande expérience ne renaissent pas en fonction de leurs émotions négatives ni de leurs actions contaminées, mais en fonction de leur volonté, des traditions et de leur sagesse. Ces personnes sont appelées des réincarnations. Tulkou en tibétain, autrement dit, les lamas se réincarnent quand et quand ils veulent. La tradition a commencé au début du deuxième millénaire par une autre lignée, celle des Karmapas, qui s’est substituée à des lignées familiales pour diriger des monastères de plus en plus puissants. Au XVIIᵉ siècle, le cinquième Dalaï lama, génie politique sous la protection des Mongols, est parvenu à asseoir son autorité sur tout le plateau tibétain régnant depuis son palais de Lhassa, le Potala, seul à l’égaler en prestige en prétendant au titre de grand Dalaï lama. Le 13ᵉ a profité de l’effondrement de la dynastie Qing en 1911 pour fonder un Tibet indépendant, mais il est mort subitement à 57 ans en 1933.
Dès cet instant, il s’est agi de localiser où le maître avait décidé de réapparaître. Un régent nommé pour l’occasion voit surgir une vision d’un lac magique – une maison, qui s’avère celle de la famille de l’enfant. Un conseil formé pour la réincarnation interprète des indices laissés par le défunt et des augures cryptiques. « Quand le 13 e dalaï-lama est mort, son cou s’est soudain tourné dans la direction de l’Amdo, rappelle le moine bibliothécaire Geshe Lhakdor. Et des champignons en forme d’étoile sont apparus sur des murs orientés à l’est du Potala. » Lhassa envoya alors plusieurs partis de moines menés par des lamas – eux-mêmes réincarnations d’autres lignées de chefs spirituels – aux quatre coins du monde tibétain. Dans chaque région, ces « équipes de recherche » testent des enfants prometteurs repérés par les
monastères locaux.
Ruses et intrigues. L’enfant Lhamo Dhondup n’est donc pas un anonyme villageois trouvé par hasard. Avant lui, son aîné a été désigné comme la réincarnation du lama local, Taktser Rinpoché. Telle une vieille légende médiévale, la recherche d’une personne réincarnée est toujours tissée de ruses et d’intrigues. Le jour J, le lama qui conduit l’équipe se déguise en serviteur. L’élu le reconnaît. Vient l’épreuve des tests. Le tout petit garçon est appelé à reconnaître des objets personnels du précédent dalaï-lama – scène immortalisée dans le Kundun de Martin Scorsese : « Pour tester l’authenticité de l’enfant, seize objets ont été déposés sur une table, résume Geshe Lhakdor. Il a été capable d’identifier correctement tous les objets, sauf un – un bâton de marche. Il a ramassé le faux, l’a regardé, puis l’a reposé et a pris le bon. Par la suite, certains ont essayé de comprendre pourquoi il avait fait cette erreur. Et ils ont découvert que ce bâton avait aussi appartenu un temps au 13e dalaï-lama. »
Dès lors, le choix de Lhamo Dhondup ne fait plus de doute. Il faut garder la nouvelle secrète, pour éviter d’exciter les convoitises. Scoop historique, un journaliste américain de légende, Archibald Steele, qui vient de couvrir l’abominable massacre de la population chinoise perpétré par l’armée japonaise à Nankin, déniche le nouvel élu. Il se fait photographier avec lui. Rebaptisé Tenzin Gyatso, l’enfant est convoyé dans un palanquin jusqu’aux abords de Lhassa en septembre 1939, où l’accueille une grandiose cérémonie d’intronisation. En Europe, la Seconde Guerre mondiale commence.
Parodie. Après avoir conquis la Chine, l’armée communiste envahit le Tibet en 1950. Le jeune dalaï-lama tente naïvement la collaboration puis fuit neuf ans plus tard. Sous Mao, les communistes chinois tentent d’éradiquer la
religion, en vain. Le PCC fait volte-face dans les années 1980. À défaut de détruire le bouddhisme tibétain, il se met en tête de le soumettre. Pour la réincarnation de l’un des plus hauts tulkous, le panchen-lama, les princes rouges acceptent même qu’une équipe de recherche missionnée par le dalaï- lama opère sur le sol de la République populaire. Mais subitement, en 1995, l’enfant choisi disparaît – enlevé, il est probablement encore aujourd’hui en résidence surveillée. À sa place, des lamas contraints par le Parti désignent un autre petit garçon lors d’une surprenante mise en scène, digne d’une parodie d’Indiana Jones, retransmise à la télévision d’État. Un lama en robe jaune y tire des noms d’une urne d’or aussi grotesquement énorme qu’étincelante.
La cérémonie s’inspire vaguement d’une pratique imposée par les empereurs Qing. Au XIX siècle, suivant un édit de 1792, les réincarnations de certains dalaï-lamas et lamas de haut rang avaient en effet reçu une sanction des Tibétains. Mais ce rite n’avait pas été poursuivi. Et il ne ressemblait pas à la mascarade improvisée par le PCC. « C’est une cérémonie complètement réinventée », s’étonne toujours le tibétologue Robert Barnett. On voit un trucage flagrant sur les vidéos : le nom du candidat communiste est inscrit sur un bâton plus grand que les autres ! Par une loi de la même année, les empereurs rouges entendent réglementer toutes les étapes de la réincarnation. Un deuxième texte, promulgué en 2007, interdit carrément aux lamas de se réincarner s’ils ne respectent pas la loi chinoise ! En 2016, selon leurs propres statistiques, les communistes avaient déjà sanctionné ainsi 1 311 tulkous.
Faux Panchen. Forts de l’expérience acquise, ils entendent désigner le jour venu leur propre dalaï-lama, concurrent de celui qui sera choisi par les Tibétains en exil. En 2021, Barnett a eu confirmation qu’un « comité préparatoire de recherche » avait par avance été désigné à Lhassa. « Ce n’est pas une équipe de recherche, mais un groupe de travail dirigé par le Parti, nous explique le chercheur. Le panchen-lama fabriqué par la Chine pourrait y jouer un rôle clé. Pourtant, on voit bien que le jeune homme – qui a désormais une trentaine d’années –, laborieusement exhibé dans le Tibet profond et jusqu’en Thaïlande, ne déplace pas les foules. Les Tibétains le surnomment « panchen- zuma » – le faux panchen.
« Tout le monde au Tibet sait que c’est un faux panchen-lama, assure Tsering Dawa, un ex-employé de banque qui s’est réfugié il y a trois ans à Dharamsala. Lors d’une de ses visites à Lhassa, nous avons été forcés d’aller prier, en portant des écharpes et des habits traditionnels. » Comme désormais des centaines de milliers d’enfants tibétains, Tsering Dawa a été élevé dans un internat chinois, où on le matraquait de propagande haineuse contre la « clique du dalaï-lama ». Il a découvert le monde extérieur sur des groupes WeChat – et la vie de Tenzin Gyatso par la même occasion. Jeté en prison, il a été torturé pour ses contacts avec des exilés. Parvenu à Dharamsala, il y respire « le doux parfum de la liberté » et peut voir Sa Sainteté régulièrement. Pense-t-il à l’inéluctable réincarnation qui vient ? « Tous les Tibétains savent que les Chinois vont faire la même chose que pour le panchen-lama, avoir leur pantin pour siniser la religion », déplore-t-il.
Ironie. « Quoi qu’ils fassent, ça n’aura aucune crédibilité, balaie pour sa part le moine érudit Geshe Lhakdor. Même au Tibet, les gens se moquent du gouvernement communiste. » Il se montre confiant : « Le bouddhisme a plus de 2 500 ans. Les communistes chinois n’ont le pouvoir que depuis 70 ans. » À pour les questions religieuses. Qui plus est venant d’un Xi Jinping « incapable de préparer sa propre succession » ! Robert Barnett, lui, est plus inquiet : « Il y a cette conviction spirituelle que l’âme humaine survivra toujours à l’État autoritaire, philosophe-t-il. Nous croisons certes des gens incroyablement courageux qui ne se laissent pas dominer par l’État, mais des millions le sont. »
Imposé à grande échelle par des moyens de plus en plus subtils, le système des lamas officiels du communisme pourrait-il se pérenniser et s’ancrer dans la population ? Même des analystes tibétains ne minimisent pas le risque. Ancien diplomate des Tibétains en exil, Dawa Tsering, directeur du Tibet Policy Institute, un groupe de réflexion de Dharamsala, décrypte ainsi la stratégie communiste : « Le but de la Chine n’est pas de gagner, mais de provoquer une controverse pour que les autres pays n’osent plus aborder la question. »
Timides. Les Américains ont pris les devants. Une loi adoptée en décembre 2020 vise à sanctionner les officiels chinois qui interféreraient dans la succession du dalaï-lama. Mais les autres démocraties se montrent timides sur la question. Même en conflit ouvert avec la Chine sur sa frontière himalayenne, l’Inde s’en tient aux gestes symboliques. À l’ombre de son immense voisin, la fragile Mongolie, bien que jouant un rôle clé dans la géopolitique de la réincarnation, marche sur des œufs. Interpellée, l’Union européenne s’est contentée d’appeler la Chine à « respecter » les « conventions bouddhistes tibétaines » – une déclaration floue qui ne contredit pas les exigences chinoises de suivre la « convention » de l’urne d’or. Interrogé par un sénateur en 2020, le gouvernement français a brassé du vent en engageant la Chine à la « liberté religieuse » et à la « reprise du dialogue ». En septembre 2016, un jeune candidat à la présidentielle française nommé Emmanuel Macron a pourtant fait des pieds et des mains pour rencontrer Sa Sainteté dans un grand hôtel, durant sa dernière escale parisienne : « J’ai vu le visage de la bienveillance », a-t-il tweeté. Mais, depuis qu’il est président de la République, il a prudemment évité de revenir sur le sujet.


