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20/10/25 | 13 h 59 min par Boulevard Voltaire

Shein au BHV : Comme le sabordage de la flotte française à Toulon le 27 novembre 1942

Shein au BHV, ou comment saborder un fleuron du commerce français

L’accord avec le fripier chinois pourrait être l’erreur de trop du BHV, déjà en situation difficile.

Vendredi dernier, le personnel du BHV Marais était en grève pour protester contre l’arrivée du géant chinois de la fripe : Shein. Hier, c’est l’Union du grand commerce de centre-ville (UCV) qui excluait « à l’unanimité » cet emblème du commerce français.

Sur les bords de Seine, face à la mairie de Paris dont la devise est Fluctuat nec mergitur – « il est battu par les flots mais ne coule pas » –, le BHV s’enfonce doucement. La mairie aussi, mais c’est une autre histoire. Perte de clientèle, chiffres en berne, impayés : la SGM (Société des Grands Magasins), qui a repris l’affaire en 2023, plonge dans la crise. Croyant se refaire en contractant avec Shein, le géant chinois de la « fast fashion », autrement dit la fripe bas de gamme, le BHV pourrait bien avoir signé sa perte.

Le diable s’habille en Shein

C’est une histoire bien française, hélas, comme nous le prouve chaque jour le grand-guignol au sommet de l’État : on croit se sauver en embrassant celui qui est occupé à vous planter un couteau dans le dos. C’est exactement ce qu’a fait le BHV, emblème du luxe, en signant avec Shein, géant de la vente en ligne d’articles bas de gamme.

On apprenait ainsi, le 1er octobre, l’alliance de la marque chinoise avec le groupe SGM, une foncière commerciale créée en 2021 ; elle exploite le BHV Paris et sept magasins Galerie Lafayette en région. Le partenariat conclu prévoit l’arrivée, en novembre, de six boutiques Shein pérennes alors que n’ont été testées jusqu’ici que des boutiques éphémères. Une nouveauté en Europe et dans le monde où la marque, qui échappe à toutes les règles communes en matière de droit et conditions de travail, ainsi que de respect de l’environnement, est universellement décriée.

Première boutique au BHV Marais, maison encore prestigieuse, suivie des Galeries Lafayette, également exploitées par SGM, à Dijon, Reims, Grenoble, Limoges et Angers. Les réactions ne se sont pas fait attendre : grève du personnel le vendredi 10 octobre dernier, retrait de la Caisse des dépôts en discussion avec la SGM pour le rachat des murs parisiens et, enfin, dernier coup de semonce : à l’unanimité, l’exclusion du BHV de l’UCV. Cette dernière justifie sa décision par le fait que la prospérité de Shein à travers le monde « repose sur un modèle de contournement des règles condamné à de multiples reprises par les autorités » et, dans son communiqué à l’AFP, appelle « solennellement les pouvoirs publics français et européens » à prendre des « mesures urgentes », notamment par « l’instauration de droits de douane sur les produits de moins de 150 euros importés ».

On apprend par Le Parisien qu’en septembre dernier, « la Fédération des enseignes de l’habillement, autre membre de l’Alliance du commerce avec la Fédération des enseignes de la chaussure, avait annoncé exclure la Française Pimkie, qui a elle aussi noué un accord avec Shein ». Enfin, les Galeries Lafayette annoncent s’opposer à l’entrée de Shein dans tout magasin qui porte l’enseigne.

Le personnel et les marques, vent debout

Confrontées tout à la fois à une concurrence déloyale et à une dégradation de l’image, les marques ont commencé à se retirer du BHV. La Fédération nationale de l’habillement (FNH) déplore ainsi « un modèle qui tire l’ensemble du marché vers le bas », quand la Fédération française du prêt-à-porter féminin (FFPAPF) accuse SGM de « cracher à la tête de leurs collaborateurs, de leurs clients et de toute la mode française ». Plusieurs marques (lingerie, cosmétiques, etc.) se sont ainsi déjà retirées du BHV Marais, dénonçant « un manque de respect ».

On rappellera ici qu’une proposition de loi est toujours en attente, loi dont l’ambition est de « cibler les modèles d’ultrafast-fashion, outranciers sur un plan environnemental, et de toucher les acteurs les plus dangereux pour le tissu économique et social du pays », disait, en juin, Agnès Pannier-Runacher, alors ministre de la Transition écologique. Le rapport du Sénat relevait alors que « la capacité de Shein à proposer jusqu’à 50.000 nouveaux articles par jour à prix cassés repose sur l’exploitation systémique d’une main-d’œuvre invisible ». Essentiellement des Ouighours que personne ne songe à défendre…

Toutefois, l’arrivée de Shein n’est que l’épisode ultime de ce qui ressemble à un sabordage. En effet, les salariés – en grève le 10 septembre – et leurs syndicats dénoncent « une gestion chaotique » depuis la reprise du BHV par la SGM, et notamment « une stratégie commerciale incohérente ». Depuis la reprise du magasin, le taux de satisfaction de la clientèle serait tombé à 8 %, affirme la CGT, cela, parce que les « retards ou absences de paiement aux fournisseurs » font que ceux-ci « retirent leur marchandises des rayons ». Il faut ajouter à cela que selon une récente étude Ipsos BVA« près de 7 Français sur 10 soutiendraient la mise en place de mesures pour freiner l’expansion des géants chinois de l’habillement en France et en Europe ».

Cela fait des mois que fournisseurs et prestataires ne touchent plus ce qui leur est dû. « La marque de chaussures Odaje a fait ses cartons au moment de l’annonce de l’arrivée de Shein dans le grand magasin, mais à ce moment-là, la dette était déjà d’ »un peu plus de 100.000 euros » », nous dit RTL. Son patron explique au micro : ce sont « des produits qui ont été vendus, l’argent a été encaissé, donc l’argent est quelque part. Je ne sais pas où il est. » La Fédération du prêt-à-porter chiffre ainsi à 7 millions d’euros les impayés ! La SGM en impute la faute à un changement de logiciel informatique.

Pour justifier son accord avec Shein, Frédéric Merlin, le nouveau patron du BHV, déclare benoîtement : « Comment moi, commerçant, je pouvais passer à côté d’une telle opportunité ? » En réfléchissant aux conséquences, peut-être ?