Le premier site d'actualit? sur le Tibet

www.tibet.fr

29/07/23 | 6 h 40 min par Cyrielle Cabot

TIBET / CHINE /ZHANG ZHUNG : Un royaume au Tibet si stratégique pour la Chine… ou une volonté hégémonique chinoise sans limites … ni frontières, bien sûr ! !!

Zhang Zhung : un royaume au Tibet si stratégique pour la Chine

La volonté chinoise de siniser le récit historique de Zhang Zhung sert à légitimer les revendications politiques de Pékin sur le Tibet au détriment de l’Inde. Autre avantage : le territoire de cette ancienne civilisation se trouve en plein milieu des nouvelles routes de la soie, le fameux programme d’investissement à l’étranger de Xi Jinping.

Des Tibétains vivant en exil se rassemblent pour célébrer l'anniversaire du soulèvement tibétain à New Delhi contre l'occupation chinoise, le 10 mars 2023.

Des Tibétains vivant en exil se rassemblent pour célébrer l’anniversaire du soulèvement tibétain à New Delhi contre l’occupation chinoise, le 10 mars 2023. © Arun Sankar, AFP

La seule chose que l’on sait sur le royaume du Zhang Zhung, c’est que l’on en sait, pour ainsi dire, rien. En tout cas, rien de certain. Sa période, ses frontières et même son importance sont toujours sujets à débats et hypothèses. Alors pourquoi Pékin a-t-il décidé d’y jeter son dévolu et d’y envoyer une foule d’archéologues ?

« Tout simplement, parce qu’il est plus facile de réécrire à son avantage une Histoire sur laquelle nous n’avons aucune certitude et qui n’a jamais été écrite officiellement auparavant », répond Victoria Jones, maître de recherches à la Fondation Asie-Pacifique, un groupe de réflexion basé à Londres, qui a travaillé à plusieurs reprises sur le sujet.

Depuis les années 1960, la Chine multiplie les fouilles archéologiques aussi bien sur son territoire qu’au-delà de ses frontières. Mais cet intérêt n’est pas tant lié à une passion pour l’Histoire ancienne qu’aux ambitions politiques et territoriales de Pékin. « Au Tibet, comme ailleurs – à Taïwan ou en Mer de Chine du Sud – Pékin s’emploie donc activement, grâce à l’archéologie, à écrire une histoire du Zhang Zhung qui justifierait son contrôle territorial, culturel et géopolitique de cette région », résume la jeune femme.

À lire aussiZhang Zhung : à la recherche de la civilisation perdue au Tibet

Légitimer le contrôle du Tibet

La Chine occupe le Tibet, qu’elle considère comme l’une de ses régions autonomes, le Xizang, depuis 1950. La population y vit ainsi sous un très strict contrôle policier. Et si les quelques images qui sortent de la région, bien souvent diffusées par des diplomates chinois, montrent souvent des familles souriantes sur fond de paysages majestueux, sinologues, journalistes ou anthropologues dénoncent régulièrement des violations massives des droits humains.

Alors pour « faire valoir les droits historiques de la Chine sur le Tibet », les archéologues s’affairent à prouver deux choses sur le site de Zhang Zhung. « D’abord, ils cherchent à montrer que ce royaume mystérieux est à l’origine du Tibet d’aujourd’hui mais aussi que la civilisation qui y vivait était chinoise », explique Victoria Jones. « La logique est simple. Si les habitants du Zhang Zhung étaient chinois mais que le royaume a donné naissance au Tibet, alors cela prouve que la région fait – et a toujours fait – partie de la Chine. »

À maintes reprises, les résultats des fouilles sont ainsi entrés dans le Top 10 des trouvailles archéologiques chinoises, dressé chaque année par l’Administration nationale du patrimoine culturel. En 2020, c’était le cas du cimetière de Sangsdar Lungmgo. Présenté comme ayant appartenu au Zhang Zhung, il offrirait « des découvertes essentielles sur les débuts de l’histoire du Tibet et montrerait des communications fréquentes entre la région et la zone située au sud de l’Himalaya, avec le Xinjiang et d’autres endroits », selon les autorités. Une preuve, selon eux, de la véracité de leur thèse. « Bien maigre », rétorquent les spécialistes. « La vérité historique n’intéresse pas Pékin. Ce qui l’intéresse, c’est l’idéologie qu’elle peut véhiculer », assène ainsi la tibétologue Katia Buffetrille, chercheuse à l’École pratique des hautes études (EPHE).

Dix plus grandes découvertes archéologiques de Chine 2020 N°6 : Cimetière Sangdalongguo de Zhada, #Tibet

中国2020十大考古新发现之六-西藏札达桑达隆果墓地

China’s top 10 new archaeological discoveries 2020 Nº 6 : Sangsdar Lungmgo Graveyard Site, Tibet

Thread pic.twitter.com/0foZvmBNXd

— Centre culturel de Chine à Paris 巴黎中国文化中心 (@cccparislive) April 26, 2021

Effacer toutes les différences entre Tibet et Chine

Derrière cette volonté de prouver que le Tibet est chinois, Pékin souhaite aussi s’approprier sa culture et sa civilisation. Depuis 2016, les enfants tibétains des zones rurales sont, par exemple, contraints, dès 4 ans, d’intégrer des internats et de s’éloigner de leur famille. Ils y suivent une scolarité, quasi exclusivement en mandarin, où sont relatés, sans cesse, des récits sur le Parti communiste chinois. « Si cette politique est maintenue, en 2060, 70 % des Tibétains ne sauront plus parler leur langue », dénonçait dans Libération le sociologue tibétain Gyal Lo en mars 2023.

« Ce processus d’assimilation s’est renforcé depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 », explique Katia Buffetrille. « Comme au Xinjiang avec les Ouïghours, l’objectif est de parvenir, à terme, à effacer toutes les différences culturelles mais aussi linguistiques entre le Tibet et la Chine. »

Or, l’héritage du Zhang Zhung pourrait servir ces fins linguistiques. Ces dernières années, plusieurs sociologues et anthropologues tibétains ont avancé l’idée qu’il existait une écriture Zhang Zhung, à l’origine de l’écriture tibétaine. Or, si le royaume disposait d’une graphie proche de celle du Tibet, alors cette région serait encore un peu plus chinoise. Aucune preuve formelle liant ce langage au royaume n’a été retrouvée. S’il existe bel et bien aujourd’hui un dialecte Zhang Zhung, parlé par quelques centaines de locuteurs de la vallée de Sutlej – lieu supposé de la capitale de l’ancien royaume – rien ne prouve qu’il est l’héritier d’un dialecte plus ancien.

À lire aussi« Une civilisation vieille de 5 000 ans » : en Chine, l’archéologie au service de la politique

Prendre le contrôle du bouddhisme tibétain

Histoire, langue, mais aussi religion. « Pékin espère aussi pouvoir utiliser ses recherches au Zhang Zhung pour affirmer sa domination sur le bouddhisme tibétain« , poursuit Victoria Jones. Traditionnellement, le royaume est en effet considéré comme le berceau de la religion bonpo, précurseur du bouddhisme tibétain. En témoigne d’ailleurs son texte principal « Tradition orale du Zhang Zhung. »

Cette grande œuvre de sinisation du bouddhisme, à travers le Zhang Zhung, s’inscrit dans une politique plus générale de Pékin. « En 2016, Xi Jinping avait ouvertement affiché sa volonté de ‘siniser’ les religions – qu’il s’agisse de la religion chrétienne, de l’islam ou du bouddhisme tibétain », explique Katia Buffetrille. Ces dernières années, les responsables religieux se sont ainsi vu interdire les financements étrangers, de ficher les fidèles ou encore de permettre aux plus jeunes d’assister à la messe. Plus flagrant encore, l’État oblige désormais à « promouvoir l’idéologie du Parti communiste ». En 2019, Xi Jinping avait même évoqué le projet de réécrire certains passages de la Bible, du Coran et les sutras tibétains « pour qu’ils reflètent mieux les valeurs du parti ».

Technique du grignotage

Outre ces enjeux culturels, le royaume du Zhang Zhung est surtout un espace géostratégique majeur pour la Chine. Certaines sources affirment qu’il s’étendait de l’ouest du Tibet à ce qui est aujourd’hui le Ladakh, en Inde, le Népal et le Gilgit-Baltistan, au Pakistan – « des territoires au cœur des montagnes himalayennes convoitées depuis des décennies par Pékin. »

« Avec le Zhang Zhung, nous sommes devant un parfait exemple de la technique du grignotage utilisé par Pékin dans ses velléités expansionnistes« , souligne Nadège Rolland, chercheuse sur les questions politiques et de sécurité en Asie-Pacifique au National Bureau of Asian Research (NBR) aux États-Unis. « La Chine justifie sa présence grâce à ses fouilles archéologiques, elle installe ses noms, ses infrastructures, sa langue, sa culture, sa religion… Petit à petit, elle grignote du terrain et s’impose jusqu’à ce qu’on ne puisse plus revenir en arrière. »

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine

Une analyse partagée par Victoria Jones. « En prouvant que le Tibet est chinois, et que le Zhang Zhung est chinois, Pékin pourrait avancer ses pions vers le Bhoutan, le Népal, le Ladakh ou encore l’Arunachal Pradesh et assouvir ses désirs d’expansion vers l’Ouest ».

En plein cœur des nouvelles routes de la soie

« Et le contrôle de ces territoires est d’autant plus important qu’ils sont en plein cœur des nouvelles routes de la soie« , abonde Nadège Rolland. « Projet du siècle », selon les mots de Xi Jinping, ces nouvelles routes de la soie (BRI), lancées en 2013, visent à relier économiquement la Chine à l’Europe via l’Asie centrale par un vaste réseau de corridors routiers et ferroviaires. Aujourd’hui, elles concerneraient plus de 68 pays regroupant 4,4 milliards d’habitants et représentant près de 40 % du produit intérieur brut (PIB) de la planète, selon la Banque mondiale.

« Le nom n’est d’ailleurs pas un hasard », note Nadège Rolland, qui s’est spécialisée dans les BRI. « Là aussi Pékin s’appuie sur l’histoire pour justifier son projet. La référence historique à la première route de la soie qui reliait la Chine à la Méditerranée est explicite. »

Depuis 2013, Pékin investit ainsi massivement dans les hauts plateaux de l’Himalaya, multipliant les routes et infrastructures. Mais ces projets viennent souvent raviver les vieux conflits sur le tracé des frontières avec le voisin indien ou pakistanais : à l’été 2017, la Chine et l’Inde avaient vécu plusieurs semaines de vives tensions sur le plateau du Doklam où Pékin faisait construire une route.

« Derrière le projet des BRI ne se trouvent pas uniquement des motivations économiques avec le développement d’infrastructures, de transports ou d’énergie. Ces nouvelles routes ont aussi une forte dimension de soft power englobant aujourd’hui des domaines tels que l’éducation, la culture, ou la santé« , poursuit Nadège Rolland. « Il s’agit, pour Pékin, de créer des zones et des sphères d’influence chinoises au nom, selon le PCC, ‘d’un futur partagé’. Autrement dit, la Chine espère imposer son modèle, ses idées et concepts pour, en quelque sorte, remodeler le monde à son image. » Et Zhang Zhung n’est qu’une pierre à cet édifice.