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15/09/24 | 20 h 50 min par Thaïs Chaigne

TIKTOK aux ordres de Pékin censure tous les contenus en langue tibétaine…et à d’autres minorités ethniques.

En Chine, TikTok accusé d’effacer les contenus en tibétain

Alors que les contenus politiques liés au Tibet sont depuis longtemps censurés par le Parti communiste chinois sur les réseaux sociaux, des Tiktokeurs tibétains affirment que la plateforme Douyin, l’équivalent de TikTok en Chine, a commencé à censurer tous leurs contenus en langue tibétaine, même ceux qui n’ont pas de caractère politique. Selon notre Observatrice, tibétaine en exil et membre d’une ONG de défense des droits des Tibétains.

À gauche, une Tiktokeuse tibétaine s’interroge, en mandarin, sur la raison pour laquelle les Tibétains ne peuvent plus publier de contenus dans leur langue sur Douyin, la version de TikTok en Chine. À droite, un autre Tiktokeur tibétain, “Youga Ga”, pose la même question sur Douyin. Les deux vidéos ont été enlevées de Douyin, et republiées par une ONG sur X et YouTube, qui ne sont pas accessibles en Chine.
À gauche, une Tiktokeuse tibétaine s’interroge, en mandarin, sur la raison pour laquelle les Tibétains ne peuvent plus publier de contenus dans leur langue sur Douyin, la version de TikTok en Chine. À droite, un autre Tiktokeur tibétain, “Youga Ga”, pose la même question sur Douyin. Les deux vidéos ont été enlevées de Douyin, et republiées par une ONG sur X et YouTube, qui ne sont pas accessibles en Chine. © Douyin, TCHRD

“Toutes les ethnies ne sont-elles pas censées être égales ? Pourquoi, alors, l’utilisation de notre langue tibétaine est-elle restreinte ?” dénonce un Tiktokeur, connu sous le nom de “Youga Ga”, dans une vidéo en mandarin publiée sur la plateforme vidéo Douyin. La vidéo a rapidement disparu de la plateforme, avant d’être republiée sur d’autres réseaux sociaux qui ne sont pas censurés par le parti communiste chinois et qui sont accessibles seulement depuis l’étranger.

Depuis des années, le parti communiste chinois censure les contenus politiques relatifs aux Tibétains et à d’autres minorités ethniques et religieuses, tout en encourageant les contenus « folkloriques » qui mettent l’accent sur les aspects non-politiques et touristiques de leur culture, tels que les traditions de musiquedanse et cuisine.

Dans Cette vidéo, le Tiktokeur tibétain Youga Ga critique la censure de contenus en langue tibétaine sur la plateforme Douyin, en disant : “Toutes les ethnies ne sont-elles pas censées être égales ? Pourquoi, alors, l’utilisation de notre langue tibétaine est-elle restreinte ?” La vidéo a été rapidement enlevée de Douyin. Elle a été ensuite republiée par l’ONG “Centre Tibétain pour les droits de l’homme et la démocratie” sur YouTube, qui est censuré en Chine.

« Leurs contenus ne sont pas politiques du tout »

Ces dernières semaines, il est loin d’être le seul à déplorer “une interdiction” des contenus en langue tibétaine par Douyin sur les réseaux sociaux. Ces réactions sont, elles aussi, rapidement supprimées des réseaux sociaux chinois.

Douyin n’a fait aucune déclaration publique sur une interdiction de la langue tibétaine, mais de nombreuses vidéos qui utilisent le tibétain plutôt que le mandarin, ou encore qui mettraient en lumière la culture tibétaine, ont été supprimées, rapporte le Centre tibétain pour les Droits de l’Homme et la Démocratie (TCHRD), une ONG basée à Dharamsala, siège du gouvernement tibétain en exil en Inde. Tenzin Dawa, présidente exécutive du TCHRD, dénonce auprès des Observateurs  :

Un grand nombre de Tibétains ont exprimé leur frustration de ne plus pouvoir utiliser Douyin comme avant. Certains d’entre eux gagnent leur vie grâce à cette plateforme, et font face soudainement à une restriction de leurs contenus.

Le contenu de la majorité d’entre eux n’est pas politique du tout. Ce sont des médecins tibétains, des hommes d’affaires, des moines et d’autres créateurs de contenus. Ils parlaient juste en tibétain. Ils n’utilisaient pas Douyin pour des raisons politiques, juste pour apprendre la langue tibétaine à des non-Tibétains, ou dans le cas des médecins, pour communiquer avec des gens qui ne parlent que le tibétain, en particulier dans les villages isolés.

Avant Douyin, d’autres applications ont interdit le tibétain. “Talkmate”, une application qui sert à apprendre des langues, a supprimé la langue tibétaine, tout comme la plateforme vidéo streaming “Bilibili” avant cela. En 2022,  le réseau social  “Kuaishou”  [très similaire à Douyin : NDLR] supprimait déjà des vidéos en langues tibétaines.

 

Pendant ce temps là, une certaine vision “folklorique” du Tibet 

Les liens entre ByteDance, l’entreprise qui possède la plateforme vidéo Douyin, et le Parti communiste chinois sont largement documentés (comme ici dans un rapport de commission d’enquête du Sénat français). Et comme tous les réseaux sociaux en Chine, la plateforme est supervisée par les censeurs du Parti. Depuis plusieurs années, Douyin censure par exemple de nombreux contenus liés à la minorité musulmane des Ouïghours, ne laissant que le contenu qui met en valeur un certain “folklore” ethnique à visée touristique.

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De même, les contenus qui promeuvent la culture tibétaine en mandarin connaissent un certain succès en Chine, à l’image du jeune Tenzin ​​Tsondu. Le jeune berger tibétain est devenu une véritable idole en Chine après qu’une vidéo de lui en habits traditionnels est devenue virale sur Douyin en 2020.

Vidéo publiée sur le compte twitter de Tenzin Tsondu le 7 mars 2024.
Vidéo publiée sur le compte twitter de Tenzin Tsondu le 7 mars 2024. © Douyin/ @lt_dzzz

À l’origine, Tenzin ​​Tsondu ne parlait pas très bien mandarin. Mais depuis, celui que ses fans surnomment le  “prince du cheval” ou encore “garçon doux et sauvage”  est désormais plus connu par son nom mandarin, “Ding Zhen.” Il rassemble sept millions d’abonnés sur son compte Douyin, où il publie des vidéos le montrant en habits traditionnels tibétains, souvent accompagné de son cheval “Perle”, le tout avec des légendes en mandarin. Ce genre de contenu folklorique est à l’inverse plutôt valorisé par le Parti communiste chinois, et la direction touristique du comté du Litang lui a demandé de devenir “ambassadeur” pour le comté. 

De nombreux témoignages de dissidents rapportent que les personnes qui essaient de protéger la culture tibétaine sont systématiquement poursuivies, et que de nombreux jeunes Tibétains sont poussés à aller en internat pour apprendre le mandarin.

“La culture des minorités ethniques peut être considérée comme une menace”

Cet effacement de la langue tibétaine en ligne va de pair avec une volonté politique d’assimilation culturelle autour de l’ethnie majoritaire des Han, impulsée par la présidence de Xi Jinping, arrivé au pouvoir en 2013. Les plus sévèrement touchés par les mesures d’assimilation culturelles sont les ethnies historiquement plus autonomes, comme les Ouïghours, les Mongols et les Tibétains. Le simple fait de parler tibétain peut être vu comme un acte de défiance, comme l’explique notre Observatrice :

 

Le Parti communiste chinois parle plus “d’harmonie ethnique”. En Chine, on compte 56 minorités ethniques et “unité ethnique” est utilisée comme un euphémisme pour assimiler d’autres groupes qui ne sont pas chinois à une seule nation chinoise. Ce qu’ils entendent par là, c’est aussi une seule langue, une seule nation. La culture des minorités ethniques peut être considérée comme une menace, comme une subversion.

Le but, c’est d’éradiquer les autres langues, cultures et religions. Les Tibétains sont particulièrement ciblés parce que le Tibet a connu d’immenses manifestations pacifiques en 2008.  qui ont attiré l’attention de la communauté internationale. Pour éviter que cela ne se reproduise, ils essaient d’effacer la culture et d’assimiler les jeunes générations. Pour qu’il n’y ait plus de critique de l’intérieur.

 

De nombreux témoignages de dissidents rapportent que les personnes qui essaient de protéger la culture tibétaine sont systématiquement poursuivies, et que de nombreux jeunes tibétains sont poussés à aller en internat pour apprendre le mandarin.