Rescapés de camps de rééducation chinois au Xinjiang, ils témoignent
Arrestations inattendues
C’est en se rendant à un enterrement, fin 2017, qu’Orinbek Koksebek se fait arrêter, au motif de détenir une double nationalité. Une pratique formellement proscrite par Pékin. Ne comprenant pas le mandarin, l’homme est contraint de signer un document où il reconnaît sa nationalité chinoise. Piégé, il ne peut plus invoquer sa citoyenneté kazakhe.Gulzira Tursinjan se fait également incarcérer en 2017, alors qu’elle rend visite à son vieux père. « On m’a dit que mon arrestation était liée à mon départ pour le Kazakhstan, un pays suspicieux. On m’a reproché de faire la prière, d’avoir des fréquentations religieuses et aussi de regarder des chaînes de télévision étrangères, turques notamment. » Pour Yerjan Khurmanole, arrêté dans les mêmes conditions début 2018, « le plus dur a été de ne pas savoir pourquoi j’étais là. Je ne suis pas un criminel. Je n’ai jamais rien eu à me reprocher ».Le plus dur a été de ne pas savoir pourquoi j’étais là. Je ne suis pas un criminel. Je n’ai jamais rien eu à me reprocher.
Détention déshumanisante
Yerjan, Orinbek et Gulzira racontent des conditions de détention similaires. Ils sont tous trois transférés dans des « écoles » où ils sont contraints d’apprendre le chinois, le droit, l’hymne national et des chants à la gloire du parti communiste.Orinbek se voit même privé de son nom kazakh. Il doit désormais s’appeler Ba Dao Gao. « Le mot d’ordre du camp, c’était d’apprendre le chinois et d’oublier le kazakh, explique-t-il. Ils voulaient tuer notre culture. C’était leur but. » Outre les chants et les poèmes à la gloire du parti, les détenus sont priés d’écrire des lettres de remerciements aux autorités. « On nous disait que c’était pour notre bien. Que la religion ne mène à rien », raconte Gulzira. « Les livres religieux, les tapis de prière, ils brûlaient tout ça devant nous. »Le mot d’ordre du camp, c’était d’apprendre le chinois et d’oublier le kazakh. Leur but, c’était de tuer notre culture.
Même pendant les cours, l’encadrement reste très strict: « on ne nous donnait que deux minutes pour aller aux toilettes. Le temps était compté. En cas de dépassement, on était menottés et battus avec un bâton électrifié. » La douche, les détenus y ont droit tous les dix jours, pendant trois minutes exactement, sous peine de punition en cas de dépassement. Désespéré, Orinbek tente de mettre fin à ses jours. « Je suis allé aux toilettes, j’ai enlevé mon t-shirt rouge, je l’ai enroulé autour de mon cou et j’ai tiré par les deux bouts de toutes mes forces pour m’étrangler. » Une caméra capte la scène et quatre gardes interviennent in extremis.Je suis allé aux toilettes, j’ai enroulé mon t-shirt rouge autour de mon cou et j’ai tiré par les deux bouts pour m’étrangler.
Libération sous silence
Pour ces trois rescapés des camps de détention, la libération a été aussi soudaine et inattendue que leur arrestation. Orinbek joue même son destin au hasard. On place deux documents devant lui, rédigés en mandarin. « On m’a ordonné de signer l’un d’entre eux. Je ne comprenais rien de ce qui y était écrit. Je savais juste que l’un était une demande d’abandon de la nationalité chinoise, l’autre son maintien. J’étais terrifié, je tremblais. J’ai saisi le stylo et Dieu a guidé ma main. J’ai signé le document de droite. » L’officiel le félicite alors : « vous rentrez au Khazakstan ».Pour être libéré, Orinbek doit enregistrer une vidéo dans laquelle il promet de ne jamais dévoiler les détails de son incarcération. « On m’a ensuite fait passer au Kazakhstan en voiture. J’ai immédiatement appelé ma mère. Je n’arrivais pas à parler. Elle aussi était silencieuse. On pleurait. » Relâchés sans plus d’explications, Gulzira et Yerjan reçoivent les mêmes directives: ne jamais parler de leur vraie expérience, même pas à leurs proches, et dire du bien de cette école. « Officiellement, elle m’a sauvée », déclare Gulzira.J’ai immédiatement appelé ma mère. Je n’arrivais pas à parler. Elle aussi était silencieuse. On pleurait.
Des familles déchirées
Les trois rescapés savent leur chance d’être revenus au Kazakhstan, où de nombreuses familles de kazakhes chinois restent sans nouvelles de leur proches, disparus de l’autre côté de la frontière. >> Ecouter le témoignage de familles de disparus: Malgré les menaces, Orinbek, Gulzira et Yerjan se sont donné pour mission d’alerter le monde sur la réalité des conditions de détention de ces camps. Tant qu’ils ne retournent pas en Chine, ils ne risquent théoriquement pas de représailles. Mais les rescapés ne sont pas sereins. « La Chine a le bras long », soupçonne Yerjan. Surtout que les autorités kazakhes semblent très frileuses face à Pékin. Malgré les appels à l’aide et une opinion publique révoltée, de grands projets économiques sont en jeu avec le géant chinois, dont Astana tente de se rapprocher. >> Ecouter le reportage au Kazakhstan de Michael Peuker, correspondant de la RTS en Chine: Reportages radio: Michael Peuker / Adaptation web: Mouna HussainPublié à 08:12 – Modifié à 12:04
