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30/10/21 | 8 h 53 min par Thierry Jacolet

Un Tibet irrespirable

Des policiers chinois surveillent des pèlerins bouddhistes à Lhassa. La population subit toujours plus durement le joug du colonisateur chinois. KEYSTONE

TÉMOIGNAGE : Sécurité renforcée, violations des droits humains: la politique de répression et d’assimilation forcée de Pékin envers le Tibet s’est durcie, selon la chercheuse Fanny Iona Morel.

L’air est devenu irrespirable sur le Plateau tibétain. La population étouffe toujours plus sous le joug chinois. Réduite quasiment au silence, elle peine à faire entendre ses souffrances au-delà des frontières de la région autonome. Une chercheuse fribourgeoise s’en fait pourtant l’écho dans un livre « Whipers from the land of snows : Culture based violence in Tibet » ( Edition Globethics.net) . Dans le cadre d’un projet de recherche sur les violations des droits humains avec l’Observatoire de la diversité et des droits culturels, à l’Université de Fribourg, elle s’est entretenue entre 2019 et 2020 avec 19 exilés en Suisse et quatre occidentaux qui ont vécu sur place.

Si le Tibet fait l’objet d’une version allégée de la politique d’internement massif et de répression qui terrorise les minorités musulmans et turcophones du Xinjiang, la situation pourrait empirer avec l’approche des Jeux Olympiques de Pékin en février 2022…Les manifestations dans les villes tibétaines comme au printemps 2008 avant les JO pourraient-elles se reproduire avant Pékin 2022 ?

Fanny-Iona Morel : Je ne le pense pas. Les tibétains ont  chèrement payés ces manifestations qui étaient pourtant pacifiques au départ. Il y aurait eu plus de 140 morts parmi les tibétains et un millier d’arrestations. Leurs revendications sont aussi restées largement ignorées par la communauté internationale jusqu’à aujourd’hui, la répression chinoise est montée d’un cran.

Que redoutez-vous ?

Je pense que Pékin va davantage isoler les tibétains, renforcer la surveillance de la population et être plus strict encore en matière de sécurité avant les JO de l’an prochain, afin de prévenir une nouvelle escalade. Si les habitants sortent dans les rues je crains que l’histoire ne se répète avec un bilan plus terrible encore.

Dans quelle mesure le Parti Communiste a-t-il serré la vis au Tibet depuis 2008 ?

La sécurité a été terriblement renforcée depuis 2008, et l’avènement de Xi Jinping en 2012 a accéléré le processus. Les témoins que j’ai interrogés ont observés une aggravation des violations des droits humains au Tibet et des risques d’une détérioration de la situation. Ils mentionnent de nombreux cas de disparitions forcées, d’arrestations arbitraires, de longues peines de prison, d’actes de tortures et d’actes d’intimidation. Par exemple, des témoins passés par des centres de détention font état d’actes de tortures et de traitements cruels (privations de nourritures, passages à tabac, électrochocs, isolement…).

Quel est l’objectif de Pékin ?

L’objectif d’unité nationale du Parti  passe par son propre concept « d’unité ethnique » . Il veut assimiler les minorités du pays et leur imposer son idéologie, restreindre son l’expression de leurs identités culturelles, allant même jusqu’à rendre illégales certaines de leurs références identitaires. Pékin refuse aux tibétains le droit d’exister en tant qu’individus et comme communauté à part entière. Sur le long terme, c’est la disparition d’une société qui se joue au Tibet.

La Chine ne cherche pas  à éliminer physiquement les tibétains ?

Non, je ne pense pas. Mais selon le concept de Raphael Lemkin (un juriste polonais qui a forgé le concept de génocide, NDLR) un génocide ne se limite pas à l’élimination biologique d’un peuple. Dans sa définition Lemkin fait référence aux mesures stratégiques et lois qui visent à l’assimilation forcées d’un peuple par une répression ciblant les fondements mêmes d’une société afin de briser son unité. Au Tibet cela concerne l’éducation, la langue, les arts, la spiritualité, la vie monastique ou encore le nomadisme.

Les moines et autres autorités spirituelles sont-ils une cible de choix ?

Aujourd’hui les nonnes et moines autorisés à rester dans les monastères sont surveillés de prés voir persécutés. Ils sont particulièrement vulnérables aux violences, non seulement en raison de leur choix de vie, mais aussi pour leur autorité spirituelle, leur éducation très considéré par les tibétains et leur rôle précoce dans les manifestations pacifiques. Les monastères sont une cible privilégiée pour la rééducation patriotique imposée par les autorités chinoises.

En quoi consiste cette rééducation patriotique ? Un lavage de cerveau ?

Oui, c’est ce que ressentent les témoins. Les Tibétains sont trop souvent persécutés afin qu’ils abandonnent leur fois et leurs valeurs, Pékin veut imposer sa vérité que ce soit dans les centres de détention, les institution d’enseignement ou des monastères. Personne n’y échappe ni même les nomades dans les régions reculées.

Cela se traduit comment dans les monastères ?

Les témoins expliquent que des représentants du gouvernement chinois se rendaient au minimum deux à trois fois par an, voir toutes les semaines dans certain cas, dans leur monastère pour leur imposer leurs discours patriotiques et leur donner de la documentation sur l’interprétation du Parti de l’histoire du Tibet, de la spiritualité et de son idéologie. Les nonnes et les moines devaient répéter à haute voix ce que les officiel leur disaient, par exemple que le Tibet faisait partie de la Chine depuis les temps anciens ou que toutes les souffrances des tibétains étaient causées par le Dalaï-Lama.

L’éducation a-t-elle aussi été reprise en main par Pékin ? 

Oui il y a une grande inquiétude face à la disparition des connaissances des tibétains sur leur histoire et au déclin de leur langue. La Chine a placé le récit de l’histoire des tibétains sous le monopole strict et exclusif des historiens communistes officiels. Concernant la langue tibétaine, elle est de plus en plus marginalisée surtout dans l’éducation supérieure. Sa raréfaction aggrave la discrimination et la marginalisation des tibétains qui ne la maitrisent pas. Il y a aussi le côté insidieux de l’assimilation forcées  : la transmission intergénérationnelle est interrompue. Comment partager le vécu, le savoir faire, la connaissance si on ne parle plus la même langue ?

Des camps de travaux forcés 

Camps de formation professionnelle militarisés, transfert de mains d’œuvre; Pékin impose aux tibétains les méthodes éprouvés chez les ouïghours.

Le Tibet a un  parfum de Xinjiang. Rien a voir avec la gastronomie ou la flore locale. Les autorités chinoise ont mis en place des camps de formation professionnelle militarisés qui ont fait leur preuves avec les ouïghours et autres minorités turcophones. Rien qu’entre janvier et septembre 2020, le chercheur allemand Adrien Zenz avait estimé à un demi millions le nombre de tibétains passés par ces camps. La plupart sont des ruraux  vivants sous le seuil de pauvreté: les agriculteurs et les éleveurs nomades.

« Les camps de rééducations par le travail sont des camps de travaux forcés », assure la chercheurs fribourgeoise Fanny-Iona Morel, témoignage à l’appui : « les détenus sont soumis à des discours et des enregistrements soutenus vantant l’idéologie et les méthodes du Parti  » Au programme encore ? Discipline militaire, enseignement de la langue chinoise, apprentissages de compétences  dans la construction ou le textile. La main-d’œuvre est ensuite transférée dans les usines du Tibet ou parfois hors de la région autonome.

L’ambassade de Chine en suisse est toutefois catégorique : « il n’y a pas de soi disant camps de rééducation au Tibet ni ailleurs en Chine » affirme Xie Huiheng porte parole, qui insiste sur le fait que la répression ou l’exploitation n’existe pas au Tibet :  » Ces dernières années, certains nomades et travailleurs ruraux ont changés leurs méthodes de production et ont choisi d’acquérir de nouvelles compétences professionnelles ou de déménager vers les villes pour travailler, où ils peuvent gagner un salaire plus élevé et améliorer leurs conditions de vie » . Si les revenus de ces tibétains devenus salariés augmentent, ce plan d’action entraine un bouleversement profond du mode de vie et des moyens de subsistance. Prenons les nomades :  » l’employabilité des nomades est limitée dans les villes et, s’ils trouvent du travail les salaires sont souvent à peine suffisants pour couvrir les besoins de base compte tenu des dépenses plus élevées auxquelles ils doivent faire face » , observe Fanny-Iona Morel. Leur sédentarisation est aussi un changement radical que beaucoup vivent avec une énorme souffrance » .

Ce programme s’inscrit dans le cadre de la campagne d’éradication  de la pauvreté menée par Xi Jinping. Le Président chinois fait une pierre deux coups : non seulement il peut prétendre avoir sorti les gens de la pauvreté en les forçant à être salariés, mais il peut aussi exercer un contrôle social » .

TIERRY JOCOLET