Le premier site d'actualit? sur le Tibet

www.tibet.fr

11/04/16 | 18 h 15 min par Brice Pedroletti

URUMQI : Le combat d’une mère ouïgoure pour les disparus

  • Lettre de Pékin.
    • Patigul Ghulam est une petite femme ouïgoure, obstinée comme un roc. Une
      seule obsession l’habite : connaître la vérité sur la disparition de son fils de 17 ans aux mains de la police chinoise, en 2009. Incarcérée depuis mai 2014, Mme Ghulam aurait été jugée à huis clos jeudi 7 avril à Urumqi, la capitale de la région autonome ouïgoure du Xinjiang, pour « divulgation de secrets d’Etat à des forces étrangères ».
      Au fil des ans, la sexagénaire est devenue la plus tenace d’une fronde éparse de parents de
      « disparus d’Urumqi », ces hommes ouïgours, jeunes pour la plupart, saisis lors des rafles
      policières consécutives aux heurts interethniques du 5 juillet 2009. Les Ouïgours, musulmans et turcophones, sont le peuple autochtone du Xinjiang, dernière marche de l’empire chinois avant l’Asie centrale. Ballottés d’une administration à l’autre, ces pétitionnaires ont vite subi un harcèlement policier intense. Patigul Ghulam fut détenue à maintes reprises. Sa dernière
      arrestation eut lieu après l’attentat suicide du marché d’Urumqi de mai 2014 (39 morts), un crime avec lequel cette veuve, mère de quatre enfants, navait évidemment rien à voir. On lui reprochait une interview à la radio américaine Radio Free Asia (RFA), doté d’un service en ouïgour très actif.
      Le Monde l’avait rencontrée en février 2014 dans le café d’un hôtel à Urumqi. Son fils, Imammemet Eli, était gardien dans les bureaux d’une banque. Il avait été arrêté le 14 juillet 2009 avec quatre autres personnes dans un appartement. Neuf mois après, des codétenus firent savoir à Mme Ghulam que son fils avait été torturé et hospitalisé – son dernier signe de vie. La discussion fut vite interrompue quand un escadron de policiers embarqua le journaliste du Monde au commissariat : parler à ce « genre de personnes » était un « crime grave ». Après un interrogatoire filmé, on obligea le reporter à reprendre l’avion pour Pékin.
      Pogrom anti-chinois, purge anti-Ouïgours
      Les incidents du 5 juillet 2009 à Urumqi commencèrent par une manifestation pacifique d’étudiants ouïgours brutalement réprimée – à un degré à ce jour inconnu, mais suffisant pour pousser d’autres Ouïgours à s’en prendre à des commerçants et passants chinois hans (l’ethnie majoritaire en Chine) sans aucun lien avec les griefs des premiers. 134 des 156 victimes civiles officiellement comptabilisées sont des Hans. Ce pogrom antichinois engendra à son tour des purges anti-Ouïgours, à l’instigation de milices citoyennes survolté es, puis des rafles policières à grande échelle dans les quartiers ouïgours. Elles se poursuivirent pendant des semaines, dans le Xinjiang alors coupé du monde (Internet y sera suspendu dix mois durant). Urumqi, peuplée de Hans à 75 % – le peuple ouïgour, majoritaire au Xinjiang, a pour centre de gravité historique et culturel Kashgar, 1 400 km plus à l’ouest – est toujours meurtrie par ce passé trouble.
      Car une foule de questions subsistent, qu’ont soulevé Amnesty international et les ONG de la
      diaspora ouïgoure, dans plusieurs rapports sur les événements : la passivité initiale des forces de sécurité, pourtant omniprésentes ; le jeu ambigu des plus hautes autorités de la région autonome – dont le chef du Parti communiste sera ensuite limogé ; la justice expéditive et aveugle qui a suivi. « Si des fonctionnaires ont manqué à leur devoir, c’est au gouvernement de faire toute la lumière et de traduire les responsables en justice. Non seulement cela prouverait que notre pays est un Etat de droit, mais cela aiderait à panser les plaies psychologiques des 10 millions d’Ouïgours et à restaurer leur confiance dans l’Etat », avait plaidé un universitaire ouïgour de Pékin, Ilham Tohti, en juillet 2013, dans une lettre ouverte au gouvernement chinois révélant l’identité de 34 disparus. Ilham Tohti fut ensuite arrêté et condamné à la perpétuité pour « séparatisme ».
      « Les autorités voulaient répondre à la colère des résidents »
      Depuis son exil américain, le journaliste ouïgour Shohret Hoshur, de RFA, a longuement enquêté sur les disparus d’Urumqi. « Les policiers étaient animés par une soif de vengeance contre les Ouïgours, il y a sans doute eu beaucoup de morts dans les cellules, soit des suites de tortures ou par manque de soins. Les autorités, elles, voulaient répondre à la colère des résidents hans d’Urumqi, furieux contre leur gouvernement », explique-t-il. « Il n’y a pas eu d’intention initiale de faire disparaître des Ouïgours, mais cela a dégénéré, les officiels n’ont pas pu contrôler la situation, aussi bien dans la rue quand dans les prisons. Maintenant, c’est devenu un dossier délicat que la police ait causé des morts. Ils préfèrent ne pas avoir à répondre, gagner du temps. »
      Plusieurs indices étayent cette thèse, à travers les déclarations faites par des policiers à M. Hoshur ou à l’intraitable Patigul Ghulam. Le « secret d’Etat » qu’on l’accuse d’avoir révélé à RFA (financée par le Congrès américain) serait sa rencontre avec le chef de la police d’Urumqi en 2011, lors de laquelle l’officiel évoque 300 cas de disparitions. Presque sept ans après le 5 juillet 2009, le Xinjiang est la cible d’une nouvelle campagne de propagande, ayant pour thème « l’unité ethnique ».
 ]]>