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30/03/16 | 17 h 00 min par Tsering Woeser

Woeser : Shugden plus un moyen de gagner de l’argent qu’une religion…

Woeser

Tsering Woeser utilise son blog « le Tibet Invisible, » – ensemble de poésies, recherches historiques et plates-formes médiatico-sociales – pour donner la voix aux millions de Tibétains qui voient leur liberté d’expression bafouée. Dans un récent commentaire au Service mandarin de RFA, elle s’exprime sur le rôle de la politique dans le conflit séculaire du Bouddhisme tibétain en rapport avec les décisions prises par le PCC (Parti Communiste Chinois).

Ainsi, Reuters a mis en ligne un article le 21 décembre dernier écrit par trois de ses journalistes les plus aguerris. Il s’intitule: « La Chine finance une secte Bouddhiste ayant comme objectif mondial de salir le Dalaï-lama. » (article complet)

« Une enquête de Reuters a constaté que la secte religieuse derrière les protestations contre le Dalaï Lama avait le soutien du Parti Communiste Chinois. Le groupe apparait comme un des instruments de la longue campagne de Pékin pour discréditer le Dalaï-lama » indique l’article.

En effet, le nom de cette secte Bouddhiste est Dorje Shugden, raccourci en Shugden.

Les problèmes avec cette secte ont d’abord commencé à apparaître aux 17ème et 18ème siècles, mais cela n’a commencé à être connu que dans les années 1990.

Le Dalaï-lama, se basant sur des années d’études et d’enseignements bouddhistes s’est exprimé à ce sujet. Il pense que si les moines et partisans voulaient être de vrais adeptes de l’école Gelugpa, ils devraient renoncer à la  vénération d’esprits comme Dorje Shugden et baser leur pratique sur la doctrine bouddhiste.

Le problème de Shugden a ainsi duré pendant 300-400 ans  durant cinq incarnations du Dalaï-Lama.

Cependant, un examen plus détaillé, avec l’intention d’examiner ces expériences, ne sont souvent seulement accessible qu’ aux méditants. Des mots très précis sont habituellement utilisés pour décrire de telles expériences mais ils sont fréquemment mal compris en général.

Toutefois, ce n’est pas seulement à propos des esprits, la croyance religieuse étant en soi une chose très personnelle.

Il ne fait aucun doute que les êtres humains ont adoré toutes sortes d’esprits, des dieux, des animaux et des totems de plantes à travers l’Histoire.

Mais si vous êtes un adepte du Bouddhisme tibétain et que vous vous appuyez sur les dieux et les esprits plutôt que sur la doctrine bouddhiste, si vous les voyez comme plus importants que Bouddha lui-même, alors il y a un problème.

Les adeptes de la pratique Shugden sont des fondamentalistes de la secte Gelugpa car ils ne reconnaissent que l’école Gelugpa comme étant la vraie forme du Bouddhisme. Ils sont intolérants et rejettent les écoles Nyingma, Kagyu et Sakya ainsi que les autres écoles du Bouddhisme tibétain, les voyant comme non authentiques.

Le Dalaï-lama ne veut pas voir de conflits internes entre ces écoles qui cherchent à diviser le Bouddhisme tibétain. De plus, il voit dans le fondamentalisme de ces adeptes de Shugden, une intolérance religieuse.

Des moines financés par la Chine

En indiquant que les adeptes de l’école Gelugpa devraient laisser tomber leur pratique sectaire de Shugden, cela donne en réalité de plus en plus de liberté religieuse aux croyants. C’est donc l’abandon de quelque chose de négatif qui cède au positif.

Il faut aussi noter que la pratique de Shugden ne constitue pas vraiment une croyance religieuse. Le Bouddhisme tibétain prend ses sources dans les enseignements transmis par le monastère Nalanda, ou par une Université [400 Av. J.-C 1200]. Ce serait triste et épouvantable si la richesse de ces enseignements devaient être réduite à l’adoration d’un dieu et à la protection d’une seule âme [plutôt qu’au salut de tous les êtres sensibles].

C’est pourquoi le Dalaï-Lama a réagi pour définir l’école Gelugpa comme ayant autorité. Ceci est la première réforme majeure du Bouddhisme tibétain depuis celui de Tsongkhapa [1357-1419].

Contrairement à aujourd’hui, le Tibet était à l’époque, entièrement sous l’autonomie de Tsongkhapa et il n’a pu seulement apporter ces réformes radicales et rétablir le Bouddhisme à son état original que par le fait que les affaires religieuses faisaient partie du domaine religieux. Ces réformes de conduites ont été mises en place durant une ère de prospérité sans précédent.

La question de Shugden a souvent été notifiée comme étant simplement un problème religieux, limitant l’école Gelugpa à cette problématique, bien que les écoles Nyingma, Kagyu et Sakya aient été profondément aliénées par le désir de certains adeptes de Shugden souhaitant supprimer toutes les autres écoles du Bouddhisme tibétain. Ils méprisaient Shugden, le considérant comme le symbole du Mal.

Mais d’autres forces ont dû s’impliquer, tant manifestement que secrètement, transformant les réformes du Dalaï-Lama en un véritable bras de fer transformant cette question religieuse en  une affaire politique.

Comme signalé dans le rapport de Reuters: « Un document interne du Parti communiste montre que la Chine intervient dans ce conflit. Le document du parti, publié aux officiels [en 2014], indique que la question de Shugden fait partie ‘d’un front important dans notre lutte contre la clique du Dalai Lama. »

Qu’en est-il du point de vue des Tibétains ? Un intellectuel tibétain m’a un jour dit : « Il y a beaucoup de bonnes choses à propos des Tibétains mais aussi beaucoup de faiblesses, notamment le fait d’être étroit d’esprit et des querelles fratricides infinies entre les différentes écoles religieuses. Ceci se poursuit aussi en exil … Et ils peuvent être aussi cupides. Certains des adeptes de Shugden le considèrent comme une vache à lait perpétuelle. » Et ils ont raison.

Certaines personnes obtiennent leur gagne-pain grâce à Shugden. Certains deviennent même riches grâce à l’investissement de la Chine et d’autres sont promus dans des fonctions plus élevées. Comme le rapport de Reuters l’indique, la Chine a payé pour que des moines seniors de Shugden planifient et coordonnent les activités des adeptes de la secte à l’étranger, [ ces manipulateurs ] contrôlés et financés par l’unité idéologique du PCC, dirigeant le Département de Travail du Front Uni.

Pour beaucoup de Tibétains, Shugden n’est pas qu’une croyance religieuse désormais; c’est surtout le beurre et l’argent du beurre.

Tsering Woeser

Traduit par Marie CLERGEAU pour France Tibet