Depuis l’incarcération d’environ un million de Ouighours dans le nord-ouest de la Chine, région du Xinjiang, au cours de l’année dernière, la situation du Tibet est relativement moins présente dans les médias occidentaux. Où en est-on actuellement au Tibet sur le plan des droits de l’homme, l’ouverture politique, le développement économique ? Et comment la focalisation sur la question du Xinjiang impacte-t-elle la situation du Tibet?
La Rédaction
Ces questions méritent toute notre attention.
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Gérald Roche[/caption]
La visibilité actuelle sur la situation dans le Xinjiang a demandé un effort colossal de la part des universitaires spécialisés, des journalistes, des militants, pour non seulement rassembler de l’information au sujet des camps de concentration mais aussi pour raconter dans toutes les largeurs les événements, afin de capter notre attention et nous captiver.
Les statistiques ont joué un rôle important : combien de camps? de détenus? surface par détenu? Les visuels ont aussi été importants – particulièrement les images satellite de camps de concentration surgissant partout du désert. Ces éléments ont créé une optique d’urgence, un spectacle frappant de la rapidité et de l’escalade de l’oppression.
Alors comment attirer l’attention sur la violence et l’oppression quand elles sont invisibles, non spectaculaires, faibles numériquement, ou progressives?
La tragédie du Tibet contemporain est principalement caractérisée par une violence sourde, par des structures oppressives, plutôt que par des événements. Nous le voyons par exemple, dans la question des langages. Bien que des
occasionnelles rendent visibles les doléances des Tibétains, l’oppression linguistique s’impose comme une invisible mouture eugénique à travers les générations.
Le langage national, putonghua (chinois mandarin standard), est agressivement imposé. L’apprendre et l’utiliser sont obligatoires. Le tibétain est optionnel. Ce déséquilibre entre ce qui relève de l’obligatoire et ce qui relève du volontaire, en surplus, donne peu à peu le petit coup de pouce qui repousse le tibétain au profit du putonghua, dans les institutions, les communautés, les familles, les situations individuelles au quotidien.
Ce déséquilibre pénètre le langage. Tandis que tout le poids du parti étatique œuvre à la police des frontières langagières à l’encontre des termes étrangers, les langues minoritaires se débattent contre le flot du putonghua. Non seulement les Tibétains, mais aussi les Ouïghours, les Yi et les Mongols ont mené campagne pour le rejet des termes putonghua, craignant une mort par remplacement lexical. Cette résistance opère au quotidien, dans les innombrables modalités qui constituent les micro-politiques langagières.
Or l’oppression linguistique prend des formes bien plus pernicieuses que le déséquilibre entre langage national dominant et langues minoritaires sous domination. La tragédie dissimulée de la politique chinoise est la manière dont le parti ne fait même pas état de l’existence de la plupart des langues des régions.
Dans le cas du tibétain, cela signifie l’ignorance complète de pratiquement trente langues différentes parlées par les Tibétains en Chine (en plus du tibétain). Ces langues sont exclues de la formation scolaire, des média, et de tout l’espace public. Les Tibétains qui parlent ces langues se retrouvent devant un choix désastreux, entre le langage étatique dominant et le langage minoritaire de leur “nationalité”. Sans surprise, toutes ces langues sont sur le déclin, leurs utilisateurs passant au tibétain ou au chinois.
Il n’est pas surprenant que toutes ces langues soient sur le déclin, leurs locuteurs optant pour le tibétain ou le chinois. La domination et l’effacement sont les structures permanentes et invisibles de la politique chinoise sur le tibétain. L’effacement, en particulier, est difficile à visualiser. Comment faire entendre l’urgence des voix muettes du Tibet?
La question, dès lors, n’est pas que le regard porté sur le Xinjiang ait détourné l’attention du Tibet, mais que le visible nous ait détourné de l’invisible.
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Lhadon Thetong[/caption]
Gérald Roche[/caption]
Gérald Roche est membre du Senior Research, Département Politique et Philosophie à l’Université de La Trobe. Ses recherches portent sur les questions d’ethnicité, nationalité, identité et langage dans les régions tibétaines de Chine. Ses publications ont paru dans China Quarterly, Modern Asia Studies, Asia Pacific Journal of Anthropologie, et Asian Ethnicity. Ses travaux du Journal International de Sociologie du Langage, sur la diversité linguistique et leur mise en danger au Tibet, ont été publiés en mai 2017.
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Lhadon Thetong[/caption]
Lhadon Tethong est directrice de l’Institut Action Tibet, et co-directrice du Réseau Tibet International, regroupement des ONG sur la question tibétaine. Elle dirige une équipe de technologues et d’avocats des droits de l’homme, dans le domaine du développement des technologies de communication open-source, les stratégies non-violentes, et les programmes innovants de formation pour les Tibétains et autres groupes se trouvant aux prises avec des répressions intenses et des violations des droits de l’homme.
Lhadon était directrice générale des Etudiants pour un Tibet Libre, où elle a travaillé de 1990 à 2009, et responsable principale dans la campagne d’information qui a présenté la répression chinoise au Tibet avant et pendant les Jeux Olympiques de 2008. Elle a reçu la première Récompense annuelle James Lawson pour Performance de Non-Violence, par le Centre International des Conflits Non-Violents en 2011.
http://www.irenees.net/bdf_fiche-acteurs-266_fr.html (référence du traducteur)]]>

