Le contrôle de la Chine sur “l’or bleu” du plateau tibétain lui a conféré une influence considérable et a rendu sa puissance hydraulique potentielle comparable à la puissance pétrolière de l’Arabie Saoudite. De plus, le pays du monde qui a le plus de barrages, pour les deux-tiers d’entre eux situés sur le plateau tibétain, est encore engagé dans un processus qui en construira davantage pour satisfaire les besoins en énergie grandissants de son secteur industriel. À l’heure actuelle, il y a en Chine plus de 87 000 barrages et au cours des 10 dernières années le pays a mis en place une capacité hydro-électrique supérieure à celle du reste du monde. Ce qui signifie que la Chine continue de jouer un rôle prépondérant dans le développement hydro-électrique mondial. En outre, les banques et les entreprises chinoises investissent maintenant dans les plus grands projets de barrages du monde. Dès août 2012 les banques et les entreprises étaient parties prenantes dans presque 308 projets de barrages dans 70 pays différents. Aujourd’hui la compagnie d’état Sinohydro Corporation est la plus importante firme hydro-électrique du monde et la Banque Chinoise d’Import-Export (China Exim Bank) s’est avérée être le plus gros investisseur en matière de barrages de grande taille.
À quel prix la Chine se développe-t-elle?
À propos du débat en cours sur l’impact écologique de ces barrages, Mark Tercek, PDG de Nature Conservancy a déclaré : « Les défenseurs de l’environnement ont, pour la plupart d’entre eux, horreur des grands barrages, même si ces derniers fournissent une énergie propre. » Malheureusement, ces barrages ne sont pas synonymes « d’énergie propre » comme l’affirme Tercek. En réalité, les barrages sont l’un des facteurs déterminants des changements climatiques. D’après Ivan Lima et un certain nombre d’experts de l’Institut National pour la Recherche Spatiale (INPE), les grands barrages du globe dégagent 104 millions de tonnes métriques de méthane chaque année, ce qui implique que les émissions de méthane provenant des barrages sont responsables d’au moins 4% du réchauffement planétaire causé par des activités humaines. Si l’on considère le cas du Mékong, les autorités chinoises affirment que les barrages construits dans la partie supérieure du fleuve auraient un impact environnemental positif. Ils assurent qu’au cours de la saison humide, les barrages permettront non seulement de contrôler les inondations et l’érosion des berges, mais surtout de fournir une énergie propre. À l’inverse, le lâcher des eaux au cours de l’été permettra de remédier au manque d’eau pendant la saison sèche. On peut construire des barrages sur une rivière dans des proportions acceptables sur le plan environnemental. Mais ce que la Chine est en train de faire dépasse des proportions raisonnables. Pourtant, les Chinois refusent d’admettre que le développement de l’énergie hydro-électrique altère l’hydrologie des rivières car elle force les variations du débit en réduisant et retardant le débit en saison humide et en l’augmentant en saison sèche. Ceci impacte les écosystèmes et la vie des populations qui dépendent du débit naturel des rivières. De plus ces fluctuations sont provoquées en fonction de l’augmentation ou de la diminution de la demande en électricité. Par ailleurs, le contrôle du flux des inondations a un autre effet pervers. Les inondations saisonnières sont déterminantes pour l’agriculture et la pêche car les crues fertilisent les sols et y déposent des sédiments. Les nutriments apportés stimulent la chaîne alimentaire et enrichissent les sols, ce qui a pour conséquence de promouvoir l’agriculture et la pêche. En conséquence, les barrages construits sur le Mékong ont provoqué des pertes considérables pour les populations qui dépendent du fleuve pour survivre. D’autre part, les barrages construits sur le cours supérieur du Mékong sont situés dans des zones sismiques à haut risque. Pourtant, les régulations chinoises stipulent que les barrages sont conçus pour résister à l’activité sismique. Si une catastrophe survenait, les grands barrages construits sur le cours supérieur du fleuve ne résisteraient pas, et on assisterait à un «effet domino », qui déclencherait la destruction en cascade des barrages situés en aval. En 2012, un rapport de Probe International a révélé que « 98,6% de ces barrages et 99,7% de la capacité de production électrique de la Chine de l’Ouest seront situés dans des zones présentant un risque sismique de modéré à très fort ». Adrian Moon, un géologue qui étudie l’activité sismique sur le plateau tibétain, le Sud-Est du Tibet et l’Ouest du Sichuan depuis 2009, soutient que « Dans une région comme le Sud-Est du Tibet, avec une géologie aussi complexe et des lignes de failles, on ne peut pas prétendre que parce que rien ne s’est produit dans le passé cela veut dire qu’il n’arrivera rien dans le futur. » La Chine a fait la sourde oreille à ces avertissements et poursuit sa politique frénétique de construction de barrages sur le plateau, c’est à dire 6 barrages hydro-électriques géants sur le Lancang (le Mékong) plus un projet de barrage de grande taille sur le fleuve Rumei (ou Rongmei en tibétain) qui, une fois achevé, sera le deuxième plus haut du monde, avec une hauteur de 315 mètres.Plus de barrages au Tibet que dans le reste du monde.
En mars de cette année la Chine a révélé son plan de développement pour les cinq prochaines années. Selon son 13ème Plan Quinquennal, la Chine est parvenue à dépasser l’Union Européenne en matière d’investissement dans des énergies propres au cours des 5 années passées et elle a pour objectif de dominer le marché des technologies propres en Chine et à l’étranger pour les 5 années à venir. La question se pose donc : l’énergie hydro-électrique telle qu’elle est présentée dans le 13ème Plan Quinquennal peut-elle être considérée comme une énergie propre ? Si tel est le cas on assistera à une escalade de la construction de barrages sur le plateau tibétain plus que dans n’importe quelle parties du monde ?

