Cette semaine un nouveau rapport du centre américain PEN (ONG qui promeut la littérature et la liberté d’expression) signé d’Alexa Olesen « Censorship and conscience : Foreign authors and the challenge of Chinese censorship » (Censure et conscience : auteurs étrangers face au défi de la censure chinoise) attire une nouvelle fois l’attention sur un éternel problème pour les chercheurs, les universitaires et les écrivains cherchant à toucher des lecteurs en Chine. L’attrait du marché du livre chinois est puissant –on prévoit des revenus dépassant les 16 milliards de dollars cette année- mais à quel coût pour la liberté d’expression ?
Réponses avec 4 auteurs
Andrew J. Nathan
Nous touchons assurément moins de lecteurs en République populaire de Chine par ces biais que nous le ferions avec une édition chinoise. Mais je ne crois pas que cela vaille la peine d’accepter des coupures pour toucher un lectorat plus important, parce que le prix à payer pour cette pratique, c’est d’envoyer le signal que je considère, d’une certaine manière, la censure comme légitime. Dire cela reviendrait à brader un des points essentiels de mes écrits, et, à mon sens, des écrits de nombreux autres intellectuels et journalistes. Coopérer avec la censure entame également la finalité même de l’acte de traduire qui est de faire savoir aux lecteurs ce que les écrivains ont dit.
On peut arguer que les lecteurs n’auront pas conscience du compromis et qu’ainsi il n’y aura pas préjudice, mais je ne crois pas que cela soit vrai. Certains lecteurs le devineront, peut-être en voyant la version anglaise ou des extraits sur Internet, ou au travers de critiques ou de débats sur l’ouvrage. Même si ces lecteurs avisés ne représentent qu’un petit groupe, je considère le message comme préjudiciable : si un auteur est disposé à éliminer certains propos qu’il a tenu en anglais, c’est qu’il ne les pensait pas vraiment ou qu’il les jugeait peu importants. Quant aux lecteurs qui ne le devinent pas, ils seront mal informés et recevront une image incomplète de ce que je voulais dire. D’un autre côté, je pense que l’absence de traductions chinoises officielles de mon travail dans les librairies envoie deux messages précieux, même si c’est seulement à un public limité : tout d’abord que la censure interdit aux lecteurs l’accès à des livres qu’ils veulent voir, et ensuite qu’il existe des auteurs qui ne laissent pas la censure les empêcher de dire ce qu’ils ont à dire. De tels points, avancés sans bruit mais clairs, même s’ils ne touchent qu’un public plus restreint qu’un livre censuré, représentent des formes de communication plus précieuses à long terme. Parfois le silence est éloquent.
Ces points s’appliquent même si les suppressions sont minimes. D’une certaine manière, l’argument est d’autant plus fort : seulement pour cela, ils n’ont pas accepté que le livre soit traduit ?
Quand ceux d’entre nous qui vivons dans un système libre cédons à la censure, c’est comme si nous l’invitions à s’étendre au-delà de son propre territoire jusque dans nos vies. Cela se produit d’ailleurs assez fréquemment. Je pense que les gens qui monnaient leur liberté de leur plein gré commettent une erreur.
Zha Jianying
Le très complet et objectif rapport PEN est révélateur d’un terrain difficile et complexe. Je pense que chaque auteur(e) doit prendre sa propre décision en fonction de sa situation propre et de son éthique.Personnellement, j’ai fait de nombreuses fois l’expérience de la censure chinoise, pour mes ouvrages en anglais et en chinois, et mon bilan est partagé. A la parution de mon premier livre en anglais China Pop, en 1995, j’ai été contactée par deux maisons d’édition différentes pour une version en chinois. Les deux m’ont demandé de supprimer des parties sur Tiananmen qui représente un thème important dans un livre sur la transformation culturelle de la Chine après Tiananmen. J’ai refusé. Pas d’accord. Pas d’édition chinoise. En 2011 après la sortie de mon nouveau livre en anglais, Tide Players, la même situation s’est présentée : plusieurs maisons d’édition de République Populaire de Chine ont voulu savoir si j’envisagerais une version abrégée en chinois. Cette fois, ma décision de refus fut extrêmement facile car le livre comportait deux chapitres sur des sujets particulièrement sensibles : « Ennemi d’état » est un portrait de mon frère, prisonnier politique en Chine ; et « Serviteur de l’Etat » a Liu Xiaobo (Ecrivain, professeur, militant des droits de l’homme, et Prix Nobel de la Paix) comme personnage secondaire important. Si on enlevait ces deux chapitres et si on coupait d’autres passages offensants ici et là, il ne restait plus du livre que le squelette. Ma décision fut aussi facilitée par le fait que ces deux chapitres blessants étaient d’abord parus dans The New Yorker et avaient été bien vite traduits et postés sur Internet en Chine. Une édition chinoise complète de Tide Players fut publiée par la suite à Hong Kong.Mais en 2006, avant la publication de mon livre en chinois Bashi Niandai Fangtanlu (« The nineteen Eighties » – Les années 80) par les éditions Sanlian Press à Pékin, le manuscrit passa par trois séries de vérifications et de coupures en interne, processus de censure typique en RPC. Et après disputes et séances de travail avec mon éditeur, vieux routard à ce jeu et libéral affirmé, j’ai accepté le résultat final. Les coupures étaient minimes, et j’ai moi-même décidé d’enlever tout un chapitre qui en aurait subi d’autres, plus graves. Mais à la fin de chaque chapitre et dans mon introduction, mention fut faite des coupures. Quelques mois plus tard, une version complète du livre parut à Hong Kong. Le livre a soulevé beaucoup de débats publics sur les années 80, ère plus idéaliste en Chine. Certains lecteurs ont comparé les deux éditions du livre et ont posté un rapport détaillé des coupures faites sur Internet. Aurais-je préféré une version intégrale du livre en RPC? Bien évidemment. Mais, étant données les circonstances, je ne regrette pas ma décision dans ce cas particulier. Cependant, je suis d’accord avec Murong Xuecun (écrivain chinois qui se bat contre la censure), qu’avoir affaire à la censure est une lutte constante et qu’un compromis peut vous conduire au bord d’une pente glissante. A jouer avec le diable et à essayer de le berner, on peut y perdre son âme. On doit garder constamment à l’esprit que c’est un jeu très dangereux dont on devrait se méfier.
Ian Johnson
Alec Ash
Michael Berry