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05/07/15 | 8 h 58 min

La censure et l'édition en Chine

Lecteurs dans une librairie de la rue Qianmen à Beijing. / Jiwei Han – Zuma Press

Cette semaine un nouveau rapport du centre américain PEN  (ONG qui promeut la littérature et la liberté d’expression) signé d’Alexa Olesen  « Censorship and conscience : Foreign authors and the challenge of Chinese censorship » (Censure et conscience : auteurs étrangers face au défi de la censure chinoise) attire une nouvelle fois l’attention sur un éternel problème pour les chercheurs, les universitaires et les écrivains cherchant à toucher des lecteurs en Chine. L’attrait du marché du livre chinois est puissant –on prévoit des revenus dépassant les 16 milliards de dollars cette année- mais à quel coût pour la liberté d’expression ?

Réponses avec 4 auteurs

Andrew J. Nathan

J’ai toujours refusé les coupes dans les traductions de mon travail. En 1997, Xinhua Press a publié une traduction chinoise du livre que j’ai coécrit, The Great Wall and the Empty Fortress (La Grande Muraille et la Forteresse Vide). Ils ont signé un contrat stipulant qu’il n’y aurait aucune coupure, puis ont ignoré un chapitre entier. Je m’en suis aperçu en recevant un exemplaire du livre une fois publié. Les choses se sont améliorées : aujourd’hui, les éditeurs chinois refusent simplement, en toute honnêteté, de s’engager à une traduction non expurgée. Cela n’a pas empêché mon travail d’être connu en Chine ; les lecteurs intéressés y ont accès par des traductions publiées à Taïwan et à Hong Kong et sur Internet, et aussi bien sûr en anglais.

Nous touchons assurément moins de lecteurs en République populaire de Chine  par ces biais que nous le ferions avec une édition chinoise. Mais je ne crois pas que cela vaille la peine d’accepter des coupures pour toucher un lectorat plus important, parce que le prix à payer pour cette pratique, c’est d’envoyer le signal que je considère, d’une certaine manière, la censure comme légitime. Dire cela reviendrait à brader un des points essentiels de mes écrits, et, à mon sens, des écrits de nombreux autres intellectuels et journalistes. Coopérer avec la censure entame également la finalité même de l’acte de traduire qui est de faire savoir aux lecteurs ce que les écrivains ont dit.

On peut arguer que les lecteurs n’auront pas conscience du compromis et qu’ainsi il n’y aura pas préjudice, mais je ne crois pas que cela soit vrai. Certains lecteurs le devineront, peut-être en voyant la version anglaise ou des extraits sur Internet, ou au travers de critiques ou de débats sur l’ouvrage. Même si ces lecteurs avisés ne représentent qu’un petit groupe, je considère le message comme préjudiciable : si un auteur est disposé à éliminer certains propos qu’il a tenu en anglais, c’est qu’il ne les pensait pas vraiment ou qu’il les jugeait peu importants. Quant aux lecteurs qui ne le devinent pas, ils seront mal informés et recevront une image incomplète de ce que je voulais dire. D’un autre côté, je pense que l’absence de traductions chinoises officielles de mon travail dans les librairies envoie deux messages précieux, même si c’est seulement à un public limité : tout d’abord que la censure interdit aux lecteurs l’accès à des livres qu’ils veulent voir, et ensuite qu’il existe des auteurs qui ne laissent pas la censure les empêcher de dire ce qu’ils ont à dire. De tels points, avancés sans bruit mais clairs, même s’ils ne touchent qu’un public plus restreint qu’un livre censuré,  représentent des formes de communication plus précieuses à long terme. Parfois le silence est éloquent.

Ces points s’appliquent même si les suppressions sont minimes. D’une certaine manière, l’argument est d’autant plus fort : seulement pour cela, ils n’ont pas accepté que le livre soit traduit ?

Quand ceux d’entre nous qui vivons dans un système libre cédons à la censure, c’est comme si nous l’invitions à s’étendre au-delà de son propre territoire jusque dans nos vies. Cela se produit d’ailleurs assez fréquemment. Je pense que les gens qui monnaient  leur liberté de leur plein gré commettent une erreur.

Zha Jianying

Le très complet et objectif rapport PEN est révélateur d’un terrain difficile et complexe. Je pense que chaque auteur(e) doit prendre sa propre décision en fonction de sa situation propre et de son éthique.Personnellement, j’ai fait de nombreuses fois l’expérience de la censure chinoise, pour mes ouvrages en anglais et en chinois, et mon bilan est partagé. A la parution de mon premier livre en anglais China Pop, en 1995, j’ai été contactée par deux maisons d’édition différentes pour une version en chinois. Les deux m’ont demandé de supprimer des parties sur Tiananmen qui représente un thème important dans un livre sur la transformation culturelle de la Chine après Tiananmen. J’ai refusé. Pas d’accord. Pas d’édition chinoise. En 2011 après la sortie de mon nouveau livre en anglais, Tide Players, la même situation s’est présentée : plusieurs maisons d’édition de République Populaire de Chine ont voulu savoir si j’envisagerais une version abrégée en chinois. Cette fois, ma décision de refus fut extrêmement facile car le livre comportait deux chapitres sur des sujets particulièrement sensibles : « Ennemi d’état » est un portrait de mon frère, prisonnier politique en Chine ; et « Serviteur de l’Etat » a Liu Xiaobo (Ecrivain, professeur, militant des droits de l’homme, et Prix Nobel de la Paix) comme personnage secondaire important. Si on enlevait ces deux chapitres et si on coupait d’autres passages offensants ici et là, il ne restait plus du livre que le squelette. Ma décision fut aussi facilitée par le fait que ces deux chapitres blessants étaient d’abord parus dans The New Yorker et avaient été bien vite traduits et postés sur Internet en Chine. Une édition chinoise complète de Tide Players fut publiée par la suite à Hong Kong.Mais en 2006, avant la publication de mon livre en chinois Bashi Niandai Fangtanlu (« The nineteen Eighties » – Les années 80) par les éditions Sanlian Press à Pékin, le manuscrit passa par trois séries de vérifications et de coupures en interne, processus de censure typique en RPC. Et après disputes et séances de travail avec mon éditeur, vieux routard à ce jeu et libéral affirmé, j’ai accepté le résultat final. Les coupures étaient minimes, et j’ai moi-même décidé d’enlever tout un chapitre qui en aurait subi d’autres, plus graves. Mais à la fin de chaque chapitre et dans mon introduction, mention fut faite des coupures. Quelques mois plus tard, une version complète du livre parut à Hong Kong. Le livre a soulevé beaucoup de débats publics sur les années 80, ère plus idéaliste en Chine. Certains lecteurs ont comparé les deux éditions du livre et ont posté un rapport détaillé des coupures faites sur Internet. Aurais-je préféré une version intégrale du livre en RPC? Bien évidemment. Mais, étant données les circonstances, je ne regrette pas ma décision dans ce cas particulier. Cependant, je suis d’accord avec Murong Xuecun (écrivain chinois qui se bat contre la censure), qu’avoir affaire à la censure est une lutte constante et qu’un compromis peut vous conduire au bord d’une pente glissante. A jouer avec le diable et à essayer de le berner, on peut y perdre son âme. On doit garder constamment à l’esprit que c’est un jeu très dangereux dont on devrait se méfier.

Une visite à des librairies chinoises peut se révéler déconcertante. Nombre d’entre elles sont modernes et attrayantes, avec tout ce qui fait une librairie du 21ème siècle : un café servant des latte macchiato et des cheesecakes, un personnel serviable composé de jeunes gens myopes, et une table où l’on trouve les titres recommandés comme The Dictator’s Handbook (Le guide du dictateur) ou On China (De la Chine) d’Henry Kissinger. Et pourtant, on se demande constamment ce qui se cache entre les deux couvertures de ces livres. Ces ouvrages sont-ils les mêmes que ceux disponibles hors de Chine? Ou bien cette librairie est-elle une énième expérience virtuelle de la Chine comme l’internet local : vrai en apparence, mais édulcoré et soigneusement contrôlé? Est-ce qu’on essaie de nous duper –nous, mais plus important encore, la classe des Chinois urbains, en plein essor- en nous faisant croire que la Chine est partenaire à part entière de l’échange mondial d’idées, alors qu’elle ne l’est pas? J’ai abordé ces questions dans un essai paru récemment dans la New York Review of Books et réédité ici sur le site web ChinaFile. L’étude porte sur la popularité de Peter Hessler, dont les écrits sur la Chine ont suscité l’intérêt des chinois, très désireux de comprendre comment le reste du monde les perçoit. Comme pour pratiquement n’importe quel auteur écrivant sur la Chine, ses ouvrages ont été retouchés pour le marché chinois –Tiananmen dépeint comme ‘chaos’ et plus comme le déjà euphémique ‘incident’, et les références à des leaders précis supprimées ou modérées. Mais la substance est inchangée et ses livres ont donné un coup de fouet en Chine à une industrie artisanale d’auteurs s’intéressant aux gens ordinaires et à la manière dont les réformes économiques ont changé leur vie. Il est délicat d’accepter de telles coupures. L’attitude de certains auteurs, réaliste peut-être mais malgré tout condescendante, consiste à penser qu’il est préférable pour ces pauvres chinois de profiter de quelques unes de leurs perles de sagesse plutôt que de rien du tout. Les opposants répliqueront que toute coupure transforme un livre en un autre produit shanzhai. Les lecteurs croient avoir l’original, mais c’est encore un faux. Comme la plupart des écrivains, j’ai été confronté à deux extrêmes qui m’ont évité ces décisions difficiles. Mon livre sur les changements de base en Chine, Wild Grass, ne sera jamais publié sous l’actuel gouvernement chinois car il parle de façon explicite des abus judiciaires et de la violence contre les dissidents. J’ai récemment pris un café avec un éditeur chinois et il a plaisanté sur le fait que le titre conviendrait car il fait référence au célèbre auteur Chinois Lu Xun. Quant au reste du livre, inutile d’y penser. Par contre, un éditeur chinois m’a contacté récemment concernant un autre livre que j’ai écrit sur la façon dont l’Occident a essayé d’instrumentaliser l’Islam pendant la guerre froide. Il n’existe pratiquement aucun angle de vue chinois sur le sujet, bien qu’il y ait de nombreux parallèles intéressants avec les problèmes liés à la minorité Uighur en Chine. Par prudence, j’ai demandé un droit de regard sur la traduction, mais je suppose que tout ira bien, et j’espère que cela pourra aider la Chine à tirer les leçons des erreurs commises par les pays occidentaux dans leur traitement de l’Islam. Le rapport PEN (très bien exposé et écrit par Alexa Olesen) dresse un bilan tout à fait juste et objectif de deux extrêmes et de la zone d’ombre au milieu. Pour moi, le point clé, c’est la transparence. Si on accepte les coupures, il faut le préciser dans les pages préliminaires. De cette manière, les lecteurs chinois sauront ce qu’ils ont entre les mains. L’idée selon laquelle les Chinois « savent » que la censure existe est tout simplement fausse, désinvolte et intéressée. Le plan clé des régimes autoritaires durables, c’est d’encourager l’amnésie. De nombreuses personnes ne savent pas, et en s’autocensurant les auteurs contribuent à cet effort. Je trouve aussi que le rapport PEN souligne deux autres points essentiels. L’un est qu’il en va de la responsabilité des auteurs de tenir tête aux censeurs étrangers, de la même manière qu’ils tiendraient tête à un éditeur buté en Occident. En fait je suis parfois surpris de voir comment les auteurs sont prêts à se battre bec et ongle pour une virgule, mais délaissent les points clé de l’analyse. Comment Henry Kissinger, par exemple, peut-il publier un livre intitulé On China (De la Chine) qui évite toute allusion au cas Fang Lizhi, un des drames au centre des relations diplomatiques USA-Chine depuis la normalisation? Plus difficile à juger, mais qui me laisse toujours mal à l’aise, fut la décision de Martin Capparós de retirer deux pages sur la famine en Chine. On peut éventuellement soutenir que c’est une infime partie des 600 pages qui composent son ouvrage, mais la famine du Grand Bond en avant est maintenant considérée comme la plus grande famine artificielle de toute l’histoire de l’humanité. C’est aussi la pierre angulaire de la censure en Chine ; aucun livre ou film abordant sa véritable échelle et la responsabilité du parti n’est toléré. Publier ce qui est un livre de référence sur la faim et laisser cet épisode de côté me frappe comme profondément décevant. Il y a eu débat en Chine au cours de ces dernières années sur cette famine, et ce pourrait être utilisé par les fidèles du parti pour dire, vous voyez, ce n’est pas si important : même ce gros livre sur la faim n’en parle pas. Le rapport PEN cite un article d’El Pais signé de Capparós et défendant sa décision. Malheureusement, il passe à côté du problème. Selon lui, les lecteurs chinois se rendraient compte qu’il manque des éléments et le comprendrait. Mais c’est manifestement faux. Le fait est que les Chinois sont victimes d’une amnésie totale concernant la Grande Famine, la Révolution Culturelle, le 4 juin, et autres évènements majeurs de l’histoire de la Chine. Les gens n’en ont absolument pas conscience. Enlever la famine d’un gros livre important sur la faim aide le régime, même de façon minime, à mener à bien son projet de blanchir l’histoire. Je suis désolé de m’en prendre à Capparós. Ce sont des décisions difficiles. Grace au rapport PEN, je crois qu’on peut voir que les auteurs sont en mesure d’ exiger une note précisant que le livre est abrégé ou censuré. L’essentiel doit être la véracité de la publicité. Les gens doivent savoir ce qu’ils ont entre les mains.  
 
Dans l’article de Peter Hessler paru dans le New Yorker, Travels with my censor (Voyages avec mon censeur), une phrase sonne comme une douche froide. Hessler y écrit que « l’un des traits les plus frappants de la peinture que font les étrangers de la censure chinoise est le manque d’intérêt pour les lecteurs et les éditeurs chinois. » C’est bien loin de la vérité pour ce qui est des auteurs qui se débattent avec ces questions délicates. En même temps, la majeure partie de la couverture médiatique sur le très nuancé rapport d’Alexa Olesen dans le contexte de Book Expo America, s’est cristallisée à l’unisson sur le récit d’une censure monolithique en Chine. C’est ignorer le fait que les petits éditeurs là-bas tiennent tout autant à ce qu’une version la plus proche possible de la vérité voit le jour, et testent bravement au quotidien les limites de la machine, sans compromettre pour autant leur propre moyen de subsistance en tant qu’amoureux des livres. Pour diversifier cet échange d’idées, j’ai demandé à un ami qui travaille comme rédacteur et chargé des droits avec l’étranger dans l’une de ces petites maisons d’édition (on comprendra qu’il veuille garder l’anonymat) d’intervenir d’une perspective chinoise. Voici ce qu’il a écrit : « Il est important de savoir qu’en Chine, toute publication est contrôlée par l’état. Le gouvernement contrôle tous les tirages nationaux au travers des ISBN auxquels les compagnies privées (comme les petites maisons d’édition) n’ont pas accès, si ce n’est en coopérant avec une maison d’édition d’état. Pour le PC chinois, livres et journaux sont « des champs de bataille idéologiques, » et le parti n’autorisera aucune maison d’édition d’état à publier quoi que ce soit qui puisse menacer son règne. Quand l’état tombe sur un éditeur qui ne respecte pas la règle ou les règles qu’il édicte (toute référence directe au massacre de Tiananmen en 1989, par exemple, est une ligne infranchissable), Il peut tout simplement éliminer l’ensemble de l’organisation. Donc se pose la question de la survie pour tous les éditeurs, et être rédacteur ou éditeur implique de devoir faire partie de la censure. « On pourrait penser que les maisons d’édition d’état ne sont que des instruments de l’état ou du parti, mais la vérité c’est qu’il y a toujours des gens avec un sens moral qui souhaitent publier des livres véritablement de valeur, historique, esthétique, intellectuelle ou autre. Pour ces personnes, publier signifie souvent prendre des décisions difficiles impliquant de négocier la frontière entre publier un livre de telle sorte qu’il ne soit pas empêché de paraître, et le conserver aussi intact que possible. La communication entre l’éditeur local et l’auteur est fondamentale, et la confiance naît souvent de ces échanges.  » Les livres traduits demeurent une source d’information et d’idées très importante qui maintient les Chinois sur la même longueur d’ondes que le monde extérieur ; les gens capables de lire en anglais ou dans d’autres langues sont encore une minorité. Pour ces livres, directement liés à des évènements ou à des sujets politiquement sensibles, il est souvent impossible de conserver le corps du livre intact (c’est le cas de nombreux livres d’Andrew J. Nathan, malheureusement). Mais pour la plupart, seuls quelques lignes ou paragraphes sont considérés comme « réactionnaires, » et ce serait une grande perte pour les lecteurs chinois s’ils ne pouvaient être traduits ou publiés uniquement à cause de ces quelques mots. »
 
Non loin d’où j’habite à Goleta en Californie, se trouve un berger qui a installé une clôture électrique portable pour que son troupeau puisse paître le long des falaises qui surplombent le Pacifique. Au fil des ans, je suis régulièrement passé à côté des moutons lors de mes promenades, et je n’en ai jamais vu un s’approcher à plus d’1m50 de cette clôture électrique. La censure en Chine, c’est comme une clôture électrique, et après quelques décharges, la plupart s’abstiendront de s’approcher d’elle; peut-être même, dans de nombreux cas, arrêteront-ils de la voir pour ce qu’elle est vraiment. J’irais jusqu’à dire que, pour ce qui est de la censure en Chine, le véritable problème, c’est en fait l’autocensure. La ligne rouge dictant ce qui est autorisé est parfois vague et souvent changeante. Mais après avoir subi différentes formes de censure pendant plusieurs décennies, pratiquement tous les intellectuels, universitaires et écrivains ont appris à juger où se trouvait la clôture électrique et à respecter « les règles du jeu ». Non seulement cela, mais beaucoup ont intériorisé les règles à un point tel que la majeure partie de la censure a lieu avant même qu’ils commencent à écrire. La notion d’autocensure est en partie le résultat des règles en place (règles qui peuvent être en même temps invisibles et avoir des répercussions tangibles), mais l’autocensure est aussi profondément liée à l’attitude du « tais-toi et ne prends pas de risques » (mingzhe baoshen). Cette philosophie a prévalu chez des générations de chinois qui ont vu en première ligne les conséquences du « dire ce que l’on pense » depuis le Mouvement contre les Opportunistes de Droite en passant par la Révolution Culturelle, et même encore maintenant. Sans oublier l’impact de plusieurs générations de parents ayant grandi avec la philosophie mingzhe baoshen et qui, par habitude ou par précaution, l’ont transmise à leurs enfants, même pendant les périodes de stabilité et de libéralisme relatifs. La première fois où j’ai eu maille à partir avec la censure chinoise remonte à plus de deux décennies quand j’étais jeune étudiant à l’université de Nankin. Devant rédiger deux dissertations sur la Chine moderne, j’écrivis la première sur « la libération du Tibet » et la deuxième sur le 4 juin. J’ai du mal à imaginer ce que j’avais dans la tête, à 19 ans, en sélectionnant ces deux thèmes. C’était probablement un mélange d’idéalisme et de naïveté alimenté par la croyance ferme qu’ « on ne pouvait s’attendre à ce que nous, étudiants américains, adhérions aux mêmes règles de censure que nos homologues chinois ; après tout, nous étions en Chine grâce à un programme d’études parrainé par l’Amérique! » J’ai bien vite appris où l’un au moins des piquets de la clôture électrique se trouvait. J’en ai appris un peu sur la censure quand on m’a demandé de recopier à la main mon entière dissertation, en laissant de côté certains passages problématiques (ce que je n’ai jamais fait). Mais j’en ai aussi appris d’avantage sur certaines des répercussions inattendues de la censure, comme par exemple la position incroyablement difficile dans laquelle mes actes avaient mis différents professeurs et membres de l’administration. (Combien de réunions avaient-ils eu sur mon cas?). C’étaient là des problèmes qu’un garçon de 19 ans avait bien du mal à saisir, mais à la quarantaine passée, je rougis encore quand je repense à ce moment, sachant ce que je sais maintenant sur la manière dont les choses fonctionnent en Chine. En 2007, quinze ans plus tard, on m’a aussi demandé de revoir ma copie quand j’ai publié mon premier livre en RPC. Le livre était une version simplifiée en chinois de Speaking in Images: Interviews with Contemporary Chinese Filmmakers (Columbia University Press, 2005) [Parler en Images: Entretiens avec des Cinéastes Chinois Contemporains]. Le livre, composé de 19 entretiens en profondeur avec des cinéastes renommés de Chine, Taiwan et Hong Kong avait déjà été publié en chinois traditionnel à Taiwan sous le titre Guangying Yanyu: Dangdai Huayupian Daoyan Fangtanlu (Rye Field, 2007). Certes, le livre s’intéressait par endroits à des sujets tels le 4 Juin, la Révolution Culturelle, les films chinois d’avant-garde, le cinéma gay et la censure, mais il se présentait comme une histoire orale de la culture cinématographique chinoise contemporaine, et je n’avais jamais considéré « controversé » ou « sensible » comme des mots-clés, ou même des adjectifs décrivant le livre. Pourtant, dans le courrier de l’éditeur, en plus d’une requête polie d’éditer le livre en Chine, il y avait une clause stipulant que, pour aller de l’avant, je devrais donner mon accord à une série de suppressions et de révisions concernant les passages sensibles. La liste faisait plus de trois pages, et dans la plupart des cas, on me suggérait les modifications en face des changements à apporter. La question pour moi, alors, a été d’accepter ou non ces conditions et de transiger sur la façon d’aborder certains points. Je n’ai pas pris la question à la légère. Mais après mûre réflexion sur les enjeux (des lecteurs en RPC contre le maintien d’une série de passages qui touchaient à des moments historiques controversés), j’ai fini par donner mon accord aux modifications suggérées et le livre fut publié en 2008. A mon sens, il était plus judicieux de voir mon travail (et dans ce cas précis, l’histoire de quelques uns des plus grands cinéastes chinois de notre époque) largement accessible à des lecteurs en Chine, quoique légèrement revu, que d’adopter une ligne dure qui aurait rendu le livre « impubliable » en Chine. Le fait que les éditeurs chinois du livre aient suffisamment de sensibilité pour proposer des alternatives plus ambigües plutôt que de supprimer purement et simplement certains passages a été d’une grande aide. Par exemple, « En raison de ce qui s’est passé le 4 juin … » devenait « En raison des évènements de cette année-là … ». Loin d’être idéales, ces modifications permettaient malgré tout à des lecteurs attentifs de décoder le sens caché. Bien sûr d’autres passages, comme certaines références directes à la censure cinématographique, ont été tout bonnement supprimés. Mes livres ultérieurs publiés en RPC, telle la monographie de 2011 sur Hometown Trilogy du cinéaste primé Jia Zhangke, et le livre-entretien du réalisateur très applaudi Hou Hsiao-hsien, n’ont pas semblé faire l’objet d’un examen aussi approfondi de la censure que Speaking in Images. Même si les trois films de Hometown Trilogy de Jia Zhangke [Xia Wu, artisan pickpocket – Platform – Plaisirs inconnus] ont tous été interdits en Chine une fois terminés, des analyses approfondies menées dans mon livre n’ont pas soulevé de problèmes particuliers (il y a bien sûr des critères de censure très différents en Chine pour la télévision, le cinéma et l’édition). La censure n’est pas non plus entrée en jeu en 2013-2014 pendant l’année où j’ai écrit une rubrique hebdomadaire sur la culture et le cinéma de langue chinoise au Beijing News, un grand quotidien qui tire à plus de 800.000 exemplaires. A l’époque où j’écrivais ma chronique chinoise, l’étudiant étranger de dix-neuf ans résolu à tester les limites et à exercer sa « liberté d’expression » avait fait beaucoup de chemin. J’écrivais toujours de tout mon cœur, avec honnêteté et sincérité, et je n’avais à aucun moment le sentiment que je me censurais, mais bien sûr j’avais pleinement conscience que si je voulais écrire sur des sujets plus sensibles, il faudrait que je trouve un endroit hors de Chine pour publier mon travail. Aucune décision n’est facile à prendre dans le domaine de la censure en Chine. J’ai un profond respect pour la prise de position d’auteurs comme Evan Osnos qui a préféré que son livre « Age of Ambition » ne soit pas publié en Chine plutôt que de le soumettre à la censure. Mais, au bout du compte, ceux d’entre nous qui publions des livres en chinois devons nous frayer notre propre chemin au travers de la censure. Pour ma part, j’aime autant engager la conversation plutôt que d’être réduit à un silence total. Alors même que j’écris ces lignes, réfléchissant à ces décisions, je n’oublie pas les contradictions en jeu –comment quelqu’un qui ne veut pas être réduit au silence peut-il accepter volontairement que son travail soit censuré? Mais je préfère engager le dialogue à l’intérieur de la Chine sur des sujets que l’on peut aborder, et, avec un peu de chance, permettre ainsi d’élargir un peu plus le dialogue, parfois même dans des domaines autrefois tabous. Et donc, je prends part activement au débat public par des essais, des chroniques et des livres sur des sujets qui permettent le débat. Je suis aussi tout à fait conscient de la longue tradition (qui malheureusement ne se dément pas) des Occidentaux qui considèrent comme leur « devoir », leur « droit », ou leur « mission » « d’éclairer/civiliser/ouvrir/réformer, etc. » la Chine. Certains des récents discours sur la censure en Chine se rapprochent dangereusement de cette attitude Orientaliste selon laquelle il y va de l’Occident de s’engager et « d’apporter la liberté d’expression » à la Chine. Je plaide de longue date pour que la Chine adopte une attitude plus libérale en matière de censure, cependant je ne considère pas que ce soit à moi d’apporter ce changement. En fait, je crois fermement que le penser serait inapproprié et prétentieux de ma part. Donc, tout en espérant qu’une politique de libéralisation de la censure s’amorce en Chine et qu’un jour « Interdit en Chine » devienne une formule dépassée, ces changements devront venir de la Chine elle-même, de son peuple. En même temps, l’autocensure n’est certainement pas propre à la Chine et peut prendre toutes sortes de formes ; réfléchissez simplement à la manière dont un discours honnête de la part de candidats politiques aux États-Unis est réduit sinon « censuré » par les sondages et les projections de votes. Les clôtures électriques, visibles et invisibles, se présentent sous des formes multiples.     Traduction France Tibet
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