C’est un aspect peu étudié de la politique menée par Pékin à l’encontre des minorités ethniques chinoises. Derrière la répression, derrière les programmes de “développement” économique, se cache une idée enracinée de longue date dans la société : celle que, dans le pays, tous ne sont pas égaux. L’analyse du tibétologue américain Gray Tuttle*. – Foreign Affairs (extraits) New York *Gray Tuttle est Professeur associé d’études tibétaines modernes au département de langues et civilisations d’Asie de l’Est, université Columbia, New York.
DÉCOUPAGES ETHNIQUES
Les Hans peuvent être définis comme les membres de l’ethnie majoritaire en Chine. Leur carte d’identité porte la mention “Han”, tandis que les membres des minorités sont définis comme Tibétains, Mongols… autant de catégories censées être ethniques. Beaucoup de Hans se prévalent d’origines familiales anciennes dans le bassin du fleuve Jaune, considéré comme le berceau de la civilisation chinoise. Mais les populations hans sont très diverses, ne serait-ce que linguistiquement. En 2009, un chercheur en biologie de l’université de Lanzhou a étudié la population du nordouest de la Chine, interrogeant l’existence d’une ethnie han. Selon l’agence officielle Xinhua, il n’en a pas trouvé la preuve par l’ADN.Les hans et Les autres
Malgré les énormes changements survenus ces dernières décennies, la Chine a peu progressé dans sa manière de traiter ses minorités ethniques. Or les analyses menées sur les troubles au Tibet et dans d’autres régions [comme le Xinjiang] omettent souvent un facteur crucial : la ligne dure adoptée par Pékin ne reflète pas seulement le désir du gouvernement central de cimenter son autorité sur des territoires éloignés, mais est également l’expression de préjugés ethniques et d’un racisme profondément enracinés dans la société chinoise. L’incapacité (ou la réticence) de Pékin à s’attaquer à ce problème constitue une menace à long terme pour le gouvernement central. La profonde hostilité et les fortes discriminations qui existent envers les Tibétains et les citoyens non hans vont empêcher la Chine de calmer les fortes vagues d’agitation secouant de nombreuses parties de son territoire. Alors que le pays devient plus prospère et plus puissant de jour en jour, l’exclusion forcée de ses minorités ethniques sape ses efforts pour forger une “société harmonieuse” et se présenter comme un modèle au reste du monde. Les estimations varient, mais on évalue à près de 120 millions le nombre de citoyens n’appartenant pas au groupe ethnique majoritaire han [sur un total de plus de 1,3 milliard de Chinois]. Des minorités telles que les Kazakhs, les Coréens, les Mongols, les Tibétains ou encore les Ouïgours ne représentent que 8 % de la population, mais leur existence même va à l’encontre de l’image très répandue d’une société homogène. Il faut également noter que les régions où les populations non hans sont majoritaires recouvrent, prises comme un tout, près de la moitié de la surface du territoire chinois. Bien que les Tibétains ne constituent qu’environ 5 % des citoyens non hans, leur lutte, qui suscite une attention considérable au niveau mondial, révèle bien souvent l’expérience des autres groupes minoritaires. Les Tibétains sont depuis longtemps traités comme des citoyens de seconde classe, privés des perspectives d’avenir, droits de base et protections prévus par la loi et dont bénéficient les Hans (certes dans un pays où la notion d’Etat de droit présente au mieux des contr dictions). Le gouvernement central persiste en outre à dénier aux Tibétains le haut degré d’autonomie promis par la Constitution et par la loi [le Tibet ayant depuis 1965 le statut officiel de région autonome]. L’Etat est censé protéger les traditions culturelles des groupes ethniques minoritaires et encourager toute forme de discrimination positive lors des examens d’admission à l’université et sur le marché du travail. Cependant, ces mesures de protection et ces avantages se concrétisent rarement dans les faits, comme l’illustre la démarche adoptée par l’Etat à propos de la langue tibétaine : bien que Pékin prétende vouloir préserver et respecter le tibétain, en pratique il a cherché à marginaliser son usage en exigeant que tout l’enseignement se fasse en chinois à partir du secondaire et en déconseillant l’emploi du tibétain dans les milieux d’affaires et les sphères gouvernementales. Il existe également d’autres formes de discrimination plus flagrantes, comme le profilage ethnique. Les forces politiques et de sécurité ciblent souvent les Tibétains en voyage, qui font l’objet d’une attention particulière, voire d’interrogatoires, surtout depuis la vague de manifestations qui a parcouru le Tibet en 2008 [une série d’émeutes à Lhassa et dans tout le Tibet a fait 19 morts selon Pékin, 209 selon le gouvernement tibétain en exil]. Les hôtels des villes chinoises refusent régulièrement d’héberger des Tibétains dès lors que leur carte d’identité les désigne comme tels. Andrew Fischer, spécialiste de l’économie tibétaine, a montré, statistiques gouvernementales à l’appui, que les Tibétains avaient beaucoup moins de chances d’obtenir un bon emploi que leurs homologues hans, à cause d’une offre éducative limitée pour eux. Et même dans les régions à majorité tibétaine, où les Tibétains devraient être avantagés, ils gagnent moins que les Hans. Il est difficile de savoir dans quelle mesure le racisme et les préjugés ethniques alimentent ces inégalités. Notamment parce qu’il est difficile de généraliser les jugements des Hans à propos des Tibétains et des autres minorités. Comme en Occident, l’avis du public sur les questions identitaires en Chine est déformé du fait de l’ambiguïté et de l’imprécision de concepts tels que l’appartenance ethnique et la race. Disons tout de même que la plupart des Chinois hans considèrent les Tibétains et les autres minorités comme étant ethniquement et même peut-être racialement différents. Cela n’a pas toujours été le cas : au début du XXème siècle, les intellectuels et responsables gouvernementaux affirmaient que Tibétains comme Chinois appartenaient à la “race jaune”. Dans les années 1950, cependant, le gouvernement de Mao Tsé-toung a procédé à une catégorisation de la myriade de groupes ethniques, dans le but de réduire le nombre de minorités officiellement reconnues – moins elles seraient nombreuses, plus elles seraient faciles à administrer, espérait le gouvernement. Cela a eu pour effet de tracer des lignes plus claires entre les divers groupes, mais aussi d’encourager une attitude paternaliste vis-à-vis des minorités. Les élites hans en sont venues à considérer celles-ci au mieux comme des partenaires mineurs dans la construction de la nation chinoise. Mais ce qui frappe le plus dans ce racisme et ces préjugés ethniques, c’est leur continuité avec le passé. Au fil des nombreuses convulsions que la Chine a connues au cours du siècle dernier, il n’y a jamais eu de véritable rupture ou tournant dans la pensée chinoise au sujet de la race et de l’appartenance ethnique. Car, indépendamment de la soi-disant insensibilité du communisme à la couleur de peau, l’identité raciale et ethnique était déjà, avant l’ère maoïste, au cœur des premières versions du nationalisme chinois, qui influencent encore aujourd’hui la culture politique du pays.« les Tibétains ont beaucoup moins de chances d’obtenir un bon emploi que leurs homologues hans »
Certes, même si la pensée chinoise traditionnelle partait du postulat de la supériorité de la culture chinoise, elle n’était pas explicitement raciste. Mais, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les intellectuels chinois partis étudier au Japon – lequel, à l’époque, s’était mis à embrasser de nombreuses idées occidentales, dont celles relatives à la race – ont commencé à rapporter chez eux de nouvelles notions, plus essentialistes, sur la race et l’ethnicité. Les intellectuels chinois ont alors adopté l’expression japonaise minzoku-shugi, mi zu zhuyi en chinois, utilisée aujourd’hui comme un équivalent de “nationalisme”. Toutefois, comme le souligne l’historien Frank Dikötter, minzu zhuyi “signifiait littéralement ‘racisme’ et traduisait une vision nationaliste de la race” [le mot minzu (de min : “peuple” et zu : “clan, lignage”), ici traduit par “nation”, renvoie précisément à une appartenance généalogique à la nation ; un autre mot, zhongzu, rend plus directement l’idée de race, on le retrouve dans l’expression zhongzu qishi : “discrimination raciale”].
Dans les années 1920, la question de l’identité raciale et ethnique a commencé à prendre une plus grande importance, tandis que le dirigeant révolutionnaire Sun Yat-sen [premier président de la république de Chine, en 1912] cherchait à transformer l’empire chinois chancelant en un Etat moderne. En 1921, il a déclaré que la Chine devait se débarrasser complètement de l’idée de races distinctes. “Nous devons faciliter la disparition progressive des noms de tous les peuples habitant la Chine, comme les Mandchous ou les Tibétains”, afin de “satisfaire les demandes et revendications de toutes les races [minzu] et les unir en un seul ensemble culturel et politique pour former une seule nation [chinoise, zhonghua minzu].”
Il n’est guère surprenant que les jugements des Hans sur les Tibétains soient empreints de préjugés et d’un paternalisme sous-jacent, car c’est par la conquête que le Tibet est tombé sous la domination de Pékin. Un des principaux défis que les forces communistes de Mao ont eu à affronter après leur triomphe dans la guerre civile a en effet été de consolider le contrôle du gouvernement central sur les provincesfrontières. De 1949 à 1951, les communistes chinois se sont servis de la menace de leur écrasante force militaire pour incorporer le Tibet à la Chine. Jusque-là, et depuis trois décennies, le Tibet jouissait d’une indépendance totale – à défaut d’avoir un statut international d’Etat.
Eté 2015. A Matö, village de sédentarisation de nomades tibétains dans la province du Qinghai. Une femme montre sa machine à laver devant sa maison. Des drapeaux de prière sont accrochés à l’entrée du village. Photos Kevin Frayer/Getty Images/AFP

