L’effet dissuasif de l’insidieuse censure chinoise Au mois de mars dernier Sonam Tso, une mère de famille de cinq enfants est morte après s’être immolée par le feu, en plein jour, à l’extérieur d’un monastère, en signe de protestation contre la domination chinoise. Ce tragique évènement a eu lieu dans la province de Dzoege, une zone du Tibet contrôlée par les autorités chinoises. Il s’agit là du 145éme acte d’immolation volontaire rapporté depuis 2009 dans cette région insoumise. L’absence de liberté de parole ou d’opinion ainsi que l’inexistence de voies de droit offertes aux tibétains a conduit certains à se bruler vifs afin d’exprimer leur révolte de manière extrême et désespérée. A l’ère des smartphones, de la communication instantanée et des réseaux sociaux on aurait pu espérer qu’une telle nouvelle fasse rapidement le tour du monde. Il n’en a rien été. En effet, les différents collectifs de défense des Tibétains implantés à l’extérieur n’ont pas été en mesure de confirmer l’histoire de Sonam Tso et d’alerter le monde avant le mois de mai, soit plus de six semaines après le drame, une éternité dans le monde numérique. Comment tout cela a-t-il pu être possible ? Selon Yaqin Wang, correspondant pour l’Asie du Nord-Est du Comité de Protection des Journalistes « Le système politique autoritaire chinois du parti unique repose en grande partie sur le contrôle de l’information ». « Le Gouvernement chinois ne veut pas que les peuples, en Chine ou à l’extérieur, sachent ce qui s’est passé et continue de se produire au [Tibet ou au Xinjiang] car cela exposerait, aux yeux de tous, ses ténébreuses pratiques ». Alors que les nouvelles technologies favorisent l’interconnexion de tous à l’échelle mondiale, elles facilitent également la tâche des gouvernants, dès lors qu’il s’agit d’empêcher une information sensible de sortir du pays. Cette capacité n’est nulle part plus flagrante qu’en Chine et plus particulièrement dans les deux territoires les plus reculés que sont le Tibet et la région extrême-orientale du Xinjiang connue également sous la désignation de Turkestan Oriental, la patrie des Ouighours. Les outils utilisés par les journalistes et les activistes pour enquêter dans le monde entier que sont Twitter, Facebook, Snapchat et Périscope sont, dans ces régions, la plupart du temps opaques, rendant ainsi l’obtention d’informations vérifiables plus difficile. Une part importante de ce phénomène est imputable à l’accroissement des capacités dont disposent les autorités chinoises pour contrôler l’internet. Pourtant, une autre réalité fréquemment rencontrée dans les régimes autoritaires doit également être évoquée : l’autocensure causée par la peur. Compte-tenu de l’évolution d’internet ce qui se passe là-bas pourrait devenir la norme, à savoir un réseau sur lequel l’information ne circule plus librement mais au gré des desideratas des gouvernants et ce, tant en ligne qu’ hors ligne. Stratégies en ligne et hors ligne. Les sources classiques d’information, qu’elles soient locales, ou qu’elles proviennent de lanceurs d’alerte ou encore de simples courriers électroniques sont de plus en plus inaccessibles aux journalistes couvrant le Tibet et le Xinjiang. Ces deux régions sont fermées à ces derniers à l’exception des déplacements ministériels lourdement encadrés. Les rares journalistes réussissant à faire leur travail dans ces deux régions constatent que leurs sources font régulièrement l’objet d’intimidations, ce qui diminue drastiquement le nombre de personnes acceptant de communiquer ouvertement avec des personnes extérieures. « Un quart des journalistes consultés rapporte que leurs informateurs ont été harcelés, emprisonnés, interrogés ou sanctionnés au moins une fois, pour leur avoir parlé » a déclaré Wang. Certains, à l’image de l’entrepreneur tibétain Tashi Wangchuk, qui défend une politique éducative bilingue dans la région et avait parlé à un journaliste du New York Times, sont jetés en prison, souvent sous l’accusation d’incitation au séparatisme, comme ce fut d’aiileurs le cas pour Wangchuk. Ce niveau de contrôle s’applique également sur la toile. Tant l’internet que les réseaux de téléphones cellulaires sont régulièrement coupés en cas de troubles. À titre d’exemple, l’accès internet a été restreint pendant dix mois dans tout le Xinjiang, une région plus grande que le Texas, après que des manifestations aient eu lieu en 2009. « À un moment donné, les règles en vigueur dans le monde réel finissent par rattraper internet et ceci s’est produit en Chine ». Cependant, aujourd’hui les stratégies évoluent. Les blocages du Web à large échelle deviennent plus localisés au fur et à mesure que les capacités à tracer et à surveiller les contenus et les téléphones portables s’accroissent. Il existe des preuves montrant que les autorités peuvent accéder aux données provenant de certaines applications et l’année dernière des hackers chinois ont réussi à retracer des contenus partagés sur des réseaux privés virtuels en exploitant les faiblesses d’un logiciel serveur. Bien que la population chinoise, en particulier, utilise les réseaux privés virtuels (RPV) pour contourner ce qui est appelé « le Grand Pare-feu » et échapper ainsi à la censure étatique, l’usage de ces RPV devient plus périlleux et ce, plus particulièrement dans les régions insoumises. Ainsi lorsque Sonam Tso s’est immolé, ce système plus sophistiqué et en grande partie secret a été mis en œuvre. « Il y avait une perturbation du réseau dans cette région » a déclaré Lobsang Gyatso Sither, responsable du programme de sécurité numérique pour le Tibet Action Institute. Selon lui, la police a procédé sur le terrain à des confiscations de téléphones, intimidé des familles et procédé à la censure de contenus en provenance du district de Dzoege. Beaucoup de Tibétains et de Ouighours possèdent des téléphones portables mais pour ceux qui résident dans les régions insoumises, l’usage des RPV est risqué. Bien qu’ils puissent garder confidentielles les informations auxquelles ils accèdent, ils ne peuvent pas cacher le fait qu’ils utilisent un RPV et ce simple fait peut être considéré comme suspect. De manière peut-être révélatrice les applications les plus utilisées dans ces régions sont « Chinese Weibo » et « WeChat » dont les serveurs sont situés en Chine et font vraisemblablement l’objet de mesures d’extraction de données et de surveillance à grande échelle de la part des autorités. Récemment des membres du groupe «Tibetan WeChat » ont été emprisonnés pour avoir simplement discuté avec le Dalaï Lama ; des posts relatifs à des évènements sensibles ont été très rapidement retirés, tels ceux apportant des précisions sur la démolition récente du monastère bouddhiste tibétain de Larung Gar. « Les applications chinoises et les plateformes de réseaux sociaux censurent et surveillent les contenus se rapportant au Tibet » a déclaré Masashi Nishihata, responsable de recherches auprès de Citizen Lab qui collabore étroitement avec la société civile tibétaine avant d’ajouter que : « Des applications telles que WeChat ont l’obligation de se conformer au droit chinois relatif au contrôle des contenus ».

