(Haut-Mustang, Népal) Enclave tibétaine dans le nord du Népal, le Haut-Mustang est un ancien royaume hors du temps et haut en couleur grâce à ses habitants et aux… divinités. Les imposantes falaises de Dhakmar tirent sur le rouge. Rouge sang, en fait. Celui d’une démone. Le mythe veut que ses intestins gisent quelques kilomètres plus loin. La région népalaise du Haut-Mustang, à la frontière chinoise, a été le théâtre d’une tuerie. Il y a plusieurs siècles, une démone a détruit le premier monastère en construction au Tibet. Choqué, le maître du bouddhiste tibétain, Padmasambhava, l’a pourchassée vers le sud à travers les sommets enneigés et les vallées désertiques. En ce sixième jour de randonnée, nous voilà à l’endroit où il l’aurait éventrée. Le monastère tibétain Lo Gekar, construit au VIIIe siècle et le plus vieux du monde, y est érigé à 3934 mètres d’altitude. Difficile d’identifier les traces de la tuerie, mais le gompa aurait bien été fondé par Padmasambhava. La veille, à Ghemi, s’étendait sur 305 mètres le plus long mur mani du Mustang, des roches gravées de mantras – ce seraient ces fameux intestins. Randonner dans le Haut-Mustang, c’est plonger dans un ancien royaume hors du temps, bien qu’une route le transforme. Fondé en 1440, d’abord indépendant puis incorporé au Népal, le « Royaume de Lo » n’existe plus depuis que le pays est devenu une république, en 2008. L’ex-capitale fortifiée, Lo Manthang, est à quelques heures à pied des restes de la démone. Pour s’y rendre à partir de Kagbeni, porte d’entrée au sud du Haut-Mustang, on tricote autour de l’ancienne route du sel transhimalayenne qui a enrichi la région. Cette route longe la rivière Kali Gandaki qui coule de la frontière sino-népalaise jusqu’en Inde. Le sentier de randonnée traverse des cols de 4000 mètres d’altitude, des cités troglodytes, des monastères perdus, des alpages où paissent des yaks et des villages. Presque tout est aride : le massif des Annapurnas, au loin, bloque la mousson. Les villages, savamment irrigués, contrastent dans ce paysage lunaire. Blé, petits pois, orge ou sarrasin y sont cultivés en terrasses. Autant de courtepointes de verts, de dorés ou de roses parsemées de genévriers, de bouleaux ou de saules. Quelque 5400 personnes, des Lobas, y vivent. Ce peuple tibétain a subi peu d’influences, car le royaume a été isolé à la suite de l’invasion du Tibet par la Chine dans les années 50. Aussi, les touristes n’y ont-ils accès que depuis 1992, et chacun doit détenir un coûteux permis. Dans chaque village, les maisons s’agglutinent pour contrer le vent. Elles sont simples : fondations de roches et murs en briques de boue séchée enduits de chaux. Des fagots ceinturent leurs toits plats où sèchent des bouses, principal combustible, et où flottent des drapeaux tibétains pour honorer les dieux. Ici, une femme prépare le thé au beurre dans une baratte, un dhongmo. Une autre file de la laine de yak ou tisse des vêtements. Des villageois trient le grain, distillent du chang, de l’alcool à base d’orge, s’épouillent ou enduisent à nouveau des toits de boue pour l’hiver. Trois couleurs, qui protègent des déités malveillantes, reviennent sans cesse. Les maisons, les chörtens éparpillés en chemin et les monastères arborent le rouge, le blanc (ou jaune) et le gris (ou bleu). Elles représentent rigsum gönpo, les « trois protecteurs » ou leurs vertus : la sagesse, la compassion et l’énergie.

